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Le dernier contrat

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Thomas Clearlake

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06h17. Amsterdam.
 
Les canaux sont recouverts de brume ce matin.
Vision irréelle qui lui donne l’impression de marcher dans les rues d’une cité bâtie dans les nuages. Il aime la poésie des matins d’hiver. Il s’engouffre dans un taxi comme un courant d’air, sans un mot, juste une ombre.
Dix minutes plus tard, le véhicule s’arrête. Il en descend et s’enfonce dans une ruelle. Là, il contrôle le chargeur de son arme, un 9mm équipé d’un silencieux, parfait pour ce genre de boulot.
Il est 6h34. Cueillir une cible au réveil est l’assurance d’un contrat parfaitement exécuté.
Il n’aime pas trainer.
Et ses employeurs n’aiment pas attendre.
Il se tapie dans un recoin, passe ses gants et actionne sans un bruit la culasse de son arme pour faire monter une balle dans le canon. Au numéro 225, un homme sort sur le perron d’entrée d’une résidence privée. Il tient deux caniches blancs au bout d’une laisse. Il l’identifie immédiatement : il s’agit bien d’Igor Volkov, un grossiste russe que le cartel de Silanoa lui a désigné pour cible. L’homme allume une cigarette et baille. Les deux chiens pourraient être un problème, mais ce sont des toutous d’appartement, inoffensifs, sans odorat.
L’homme descend les marches de son perron et remonte la rue dans sa direction.
Le tueur sort de l’ombre et marche tranquillement vers sa cible.
Arrivé à sa hauteur, il pointe l’arme sur sa tête et ouvre le feu à quatre reprises.
Le contenu du crâne d’Igor Volkov jaillit pour se répandre sur la chaussée. Les deux caniches s’échappent et disparaissent au coin de la rue. Il continue vers le croisement opposé, où un autre taxi l’attend.
 
Depuis quelques mois, les colombiens du cartel de Silanoa défendent âprement leurs intérêts sur le marché de la cocaïne européenne. Habituellement, Hollandais et Colombiens travaillent main dans la main. Les premiers importent le produit des seconds, le coupent, et le distribuent sur leurs réseaux de grossistes. Globalement, les secteurs d’Amsterdam sont partagés assez équitablement. Mais comme partout ailleurs, l’équilibre des affaires est toujours précaire…
Ces derniers temps, cet équilibre est remis en cause par la Bratva russe, qui cherche à s’implanter en force sur Amsterdam en inondant la ville avec de la poudre importée aussi de Colombie, mais par un cartel rival de celui de Silanoa.
Il résulte de toutes ces activités inhabituelles des tensions.
Tensions qui ne peuvent se résoudre que par des nettoyages.
Et nettoyer, c’est le boulot de Luca, 32 ans.
Éliminer les ordures est ce qu’il sait faire le mieux.
Et il le fait mieux que personne.
Voilà maintenant six mois qu’il enchaine les contrats à Amsterdam pour le compte du cartel de Silanoa.
 
Mais comme l’a démontré Einstein : tout est relatif…
 
Du côté des Russes, les ordures se situent dans le camp colombien.
Irina a 28 ans.
Elle a déserté les forces spéciales russes suite aux actions menées en Tchétchénie par Vladimir Poutine. Ses deux parents ont été tués simplement parce qu’ils étaient Tchétchènes. Autant dire qu’elle ne porte pas le dirigeant dans son cœur.
Elle est devenue mercenaire par la force des choses.
Depuis le début des règlements de comptes qui sévissent à Amsterdam, elle officie pour le compte de la Bratva russe.
Efficacitéest le mot qui la défini le mieux.
 
À peine revenu de son contrat sur le grossiste russe, Luca reçoit les coordonnées de sa prochaine cible. L’homme se nomme Kurt Ziegler.
 
Le dernier contrat qu’a rempli Irina s’est parfaitement déroulé. Ernesto Mora, une grosse pointure du cartel de Silanoa. Elle s’est infiltrée chez lui en utilisant un double du jeu de clé qu’elle avait subtilisé à l’une de ses domestiques. Il était dans sa baignoire quand elle l’a exécuté. Une seule balle a suffi. Du travail proche de la perfection.
En rentrant, elle aperçoit un nom et une adresse à Amsterdam qui s’affiche sur l’écran de son téléphone : Kurt Ziegler, un banquier suisse allemand résidant au 48 Lindengracht.
Son prochain contrat.
 
L’Univers entier est une suite de rencontres purement hasardeuses entres des particules différentes…
 
— Souhaiterez-vous prendre un dessert, monsieur Ziegler ?
— Non, ça ira, John, juste un café, merci.
— Très bien, monsieur.
Kurt Ziegler se lève de table, prend sa tasse et va s’assoir à son bureau dans la pièce voisine. Sur l’écran de son PC, des opérations bancaires en attente. Kurt Ziegler est un homme d’affaire irréprochable, marié à la fille d’un riche promoteur américain, et père de deux adorables petites filles, mais cela ne l’a pas empêché de refuser l’offre que lui a fait Federico Ruiz, un financier colombien. Et ce bien que la provenance des fonds de monsieur Ruiz lui fût totalement inconnue.
Kurt Ziegler s’était vu aussi contacté par un riche investisseur russe récemment : Anatoli Oubaiev. Ce dernier venait d’ouvrir un compte à l’UBS et souhaitait faire un versement d’un montant de 270 millions d’euros, en espèce. Le secret bancaire suisse autorisant toutes les libertés, Kurt Ziegler avait répondu favorablement à sa requête.
Depuis, le banquier suivait assidument la guerre des gangs qui sévissait à Amsterdam.
 
 
Luca étudie les plans de la demeure de Kurt Ziegler. Il faut faire vite, car l’homme d’affaire ne sera à Amsterdam que jeudi, pour repartir vendredi soir, et nous sommes mercredi.
 
Irina est surprise par la contrainte que lui impose le contrat : il devra être rempli dans les deux jours qui viennent. Elle opte pour une exécution au silencieux, lors d’une livraison de courrier, avec remise contre signature. Méthode fréquemment utilisée, mais d’une incomparable efficacité.
 
Vendredi 08h30.
 
Luca se présente au domicile de Kurt Ziegler et sonne à la porte. Quelques secondes pus tard, un majordome en costume lui ouvre :
— Bonjour monsieur, un courrier pour monsieur Ziegler je présume ? lui demande le domestique d’un ton distingué.
— Bonjour, oui. Il me faut une signature de monsieur Ziegler.
— Je vous prie d’entrer, monsieur Ziegler ne va pas tarder à vous recevoir.
Le majordome conduit Luca jusqu’à une salle attenante au bureau de l’homme d’affaire.
— Je vous prie de bien vouloir patienter ici, avec votre collègue.
Avec ma collègue ? pense Luca en resserrant sa main sur la crosse de son arme.
En entrant, il croise le regard d’Irina.
Elle est assise. Une main dans son sac, prête à ouvrir le feu elle aussi.
Elle est d’une beauté à couper le souffle, même dans son uniforme d’agent postal.
— Laisse moi deviner, lui dit Luca très calmement, tu es Irina. Et ce sont les Russes qui t’envoient.
— Et toi tu es Luca, et tu bosses pour le Silanoa, réplique-t-elle froidement.
La tension semble se stabiliser.
Ils ne se quittent pas des yeux.
 
La porte du bureau s’ouvre soudain et Kurt Ziegler fait irruption dans la petite pièce.
Il vient s’assoir tranquillement en face d’eux.
— Rien qu’à vous voir tous les deux, lance-t-il très posément avec un fort accent allemand, je devine comme une odeur de sang dans cette pièce…
— …mon propre sang… qui n’a pas encore été versé.
Les deux tueurs hésitent, jaugent la situation… leur cible est trop calme…
Leur cible saitqu’elle est une cible.
Ziegler reprend, toujours très calme :
— Vous vous demandez sûrement pourquoi vous vous trouvez tous les deux ici, à écouter l’homme que vous êtes venus abattre vous parler.
L’un et l’autre gardent le silence et attendent la suite sans relâcher leur vigilance.
— Laissez-moi répondre à cette question : je suis à l’origine du contrat. Je vous ai engagé tous les deux pour me tuer. Mais c’était uniquement dans le but de vous avoir face à moi… car j’ai une proposition à vous faire qui, je pense, vous semblera beaucoup plus intéressante que tous les contrats que pourront vous proposer vos employeurs respectifs.
 
Irina et Luca échangent un sourire.
Leurs yeux ne se quittent pas. Ils plongent encore plus profondément en eux.
Luca n’a jamais connu ça.
Irina non plus.
Leur fusion est totale.
Instantanée.
 
Luca s’adresse au banquier en sursis :
— Exposez nous votre proposition, monsieur Ziegler.

PRIX

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Miraje · il y a
Et je suis passé à côté de cette odeur de sang sur fond de violons sans rien voir ni entendre ☺☺☺
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Jarrié · il y a
là Cupidon a fait très fort ! Les flèches prennent le pas sur les bastos . Ah ! l'amour prend parfois de ces détours....Grâce à vous.
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Jenny Guillaume · il y a
Tous les ingrédients sont bien dosés, j'avais pressenti cette fin mais ça n'a pas gâché le plaisir de ma lecture. Bravo !
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Fred Panassac · il y a
Les tueurs tués...par la flèche de Cupidon !
Texte très bien construit pour en arriver à la chute inatttendue. J’avais redouté un massacre chez la cible...
Votre thriller est réussi, ces affaires de drogue ne pouvant que porter comme une odeur de sang. Réussi et plein d’humour noir. Mes 5 votes !

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Polotol · il y a
Un peu eau de rose la chute, mais c'est bon! Bravo!
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Hervé Mazoyer · il y a
Je me demandais pourquoi personne ou presque n avait pris pour sujet la mafia les affaires douteuses etc... voilá c est fait..noir et corse comme un café. Bravo. Mes voix. Et une invitation à venir lire mon texte en competition. Amicalement.
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Thomas Clearlake · il y a
Merci Hervé. je vais de ce pas découvrir votre texte.
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Sophie Debieu · il y a
Net, précis, efficace! Bravo :-)
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Thomas Clearlake · il y a
Yes, dans le mille ! Content que cette nouvelle vous ait plût Sophie :-)
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Sophie Debieu · il y a
;-)
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Sophie Debieu · il y a
Moi c'est Sophie ;-) avec tous ces commentaires, on ne s'y retrouve plus ;-) bravo en tout cas et si mon "choc" vous plait toujours il est en finale , tous les soutiens sont les bienvenus, bonne soirée, à bientôt
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Thomas Clearlake · il y a
Oups, erreur rectifiée... effectivement, je suis noyé en ce moment, entre les SP de mon thriller et les nouvelles ici, c'est un boulot monstre, j'espère pouvoir trouver un éditeur un de ces quatre !!
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Sophie Debieu · il y a
Il n'y a pas de mal, nous ne sommes pas des machines :-) mais cela demande en effet beaucoup de boulot, bonne chance!! l'éditeur n'est sûrement pas très loin - J'ose à peine vous inviter à lire mon ttc noir car envoyé sans relecture, j'ai envoyé des corrections à faire mais bon...à vous de voir
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Aurélien Azam · il y a
Ouah la chute est superbe :o C'est typiquement le moment où le générique se lance dans un film d'action/espionnage ! Moi je suis conquis, je veux voir la suite en salle obscure, pop corn à la main !
Bravo et merci pour ce texte, Thomas ... Et mais attends je t'ai déjà lu toi ! :o Faut que j'aille lire les extraits de ton roman d'ailleurs ! Décidément t'écris bien et de manière constante !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Thomas Clearlake · il y a
Content que tu aimes Aurélien. Mon seul objectif est de faire vibrer les lecteurs, de les installer dans des montagnes russes et de leur faire vivre tout un tas de truc terribles... j'adore écrire du Thriller, sous toutes ses formes ! je vais de ce pas lire ta nouvelle ! A plus !
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Marsile Rincedalle · il y a
Superbe chute après un récit très prenant. Mes votes.
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Thomas Clearlake · il y a
Merci Marsile :-)
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Dolotarasse · il y a
On aimerait connaître la suite ;-). Bien mené !
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Thomas Clearlake · il y a
Merci, Dolotarasse... mais c'est juste un one shot.
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