Le dernier binadamu

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En compétition

Parler de soi? N'est-ce pas déjà ce que font nos textes  [+]

Image de Printemps 2021
Le soleil frise à peine l’horizon que l’aube colore déjà le ciel de sa palette de jaune orangé. Le binadamu risque un œil hors de sa cachette, une anfractuosité dans la pierre, au sommet d’un promontoire rocheux qui domine les alentours.
C’est la raison pour laquelle il a élu domicile dans cette petite caverne naturelle, où sa famille est à l’abri des prédateurs. La femelle et son petit dorment encore. Il hume l’air environnant puis sort inspecter les environs. Son regard balaie son territoire, un minuscule coin d’Afrique, niché quelque part entre ce qui fut l’Ouganda et le Kenya.

Tout est calme. À peine un léger frisson parcourt les arbres, faisant scintiller les feuilles des acacias et des kapokiers en fleurs.
Sa position élevée lui permet une vision à 180° des abords de l’abri. Au nord, la jungle autrefois luxuriante et foisonnante de vie, poumon de l’Afrique n’est plus qu’une forêt. Au sud la savane, refuge des grands animaux emblématiques de ce continent, devient peu à peu un désert.
Réchauffement climatique, catastrophes naturelles, déforestation, la planète agonise. Les lieux d’habitat des êtres vivants ne sont plus que des enclaves abritant des espèces en sursis.

Depuis sa naissance, le binadamu a vu disparaître un à un tous les membres de sa famille, et n’a plus jamais croisé un seul de ses congénères.
Il lève les yeux vers le ciel. La brume matinale s’estompe, faisant place à un ciel sans nuages. Il ne pleuvra pas encore aujourd’hui.
Il est temps. Il doit chercher de la nourriture pour lui et sa femelle, sinon elle n’aura pas assez de lait pour nourrir son petit. Avec un peu de chance, il trouvera un arbre à pain, des papayes ou des mangues trop mûres, délaissées par les singes. Puis il se mettra en quête de sauterelles, de fourmis blanches ou de petits rongeurs.
Mais d’abord, se rendre au point d’eau. Il doit avancer prudemment. Ses prédateurs sont nombreux. Il n’est pas assez rapide pour échapper aux grands fauves et pas assez agile pour grimper dans les arbres.
Ce qui reste du point d’eau n’est que désolation. Ce qui était, il y a quelques mois encore, une large étendue d’eau de la taille d’un grand lac, n’est plus qu’une flaque dérisoire entourée de touffes d’herbe jaunie et d’une terre craquelée rappelant les écailles des crocodiles qui, il y a peu, s’y baignaient en nombre.
Le binadamu pourtant, y voit un bienfait. Les grands animaux sont partis chercher ailleurs le creuset originel nécessaire à la vie, et il peut s’abreuver en toute quiétude.

Un ciel rougeoyant annonce la fin du jour. Le binadamu, épuisé, a regagné l’abri. Le butin a été maigre et la femelle n’a pas beaucoup mangé. Demain, elle ira au point d’eau, tandis qu’il restera avec le nouveau-né.

Le lendemain, elle revient avec des baies sauvages et quelques racines de manioc, guère de quoi tenir la journée. Le mâle s’apprête à sortir à son tour, lorsqu’il repère du mouvement en contrebas. C’est à peine croyable. Un autre binadamu, un solitaire, s’approche du promontoire. L’occupant des lieux décide d’aller à sa rencontre.
Normalement, les binadamus sont grégaires, le nombre leur permettant d’être plus forts face au danger. Peut-être pourraient-ils reconstituer un groupe.
Il s’approche du nouveau venu, adoptant une attitude pacifique. C’est un jeune, vigoureux, qui se montre aussitôt agressif. Il a dû suivre la femelle jusqu’ici et ne semble pas enclin au partage. L’affrontement est inévitable. Le combat est féroce. Notre binadamu est moins fort mais se battre pour protéger sa famille décuple son énergie.
Après une lutte sans merci, le solitaire, mortellement blessé, est vaincu. Mais notre binadamu est mal en point et ne survivra pas longtemps. Il lève les yeux vers son abri et croise le regard de la femelle, dans lequel se lit un désespoir immense. Dans un ultime effort, il traîne le cadavre du solitaire vers le sous-bois, afin d’éloigner les charognards le plus loin possible de la tanière lorsqu’ils viendront festoyer.

La mère est seule avec son petit désormais. Elle reste tapie durant deux jours, le temps que les deux carcasses soient nettoyées. Assoiffée, sous-alimentée, ses mamelles se sont taries. Le nourrisson s’affaiblit d’heure en heure, pourtant elle doit le laisser seul pour chercher de quoi survivre.

Elle est partie depuis longtemps maintenant. Les cris aigus du petit affamé se sont mués en plaintes lancinantes.
La nuit est tombée et sa mère ne reviendra pas. Elle a sans doute fait une mauvaise rencontre. Le bébé binadamu ne gémit plus à présent.

Avec lui va s’éteindre, après des millions d’années d’existence, la race des binadamus.

Ainsi la folie destructrice de l’Homme aura conduit à la disparition de milliers d’espèces d’êtres vivants, mais aussi à sa propre extinction.

Binadamu en langue swahili signifie être humain.
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VERONIK DAN · il y a
Petit petit l'homme détruit ce qui se trouve autour de lui et finira par se détruire lui -même.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Yves Coppens vous donne raison hélas... Notre espèce coche TOUTES les cases de celles en voie d'extinction... Mais tout le monde s'en fout. Show must go on ! On verra bien...
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Jacques LAFONT · il y a
J'aime ce récit aniMal
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Mijo Nouméa · il y a
J'aime ces histoires qui font réfléchir. Dur combat que celui de la survie d'une espèce a fortiori lorsqu'il s'agit de celle des humains:)
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Patricia Besson · il y a
bravo pour cette histoire avec une chute inattendue comme je les aime.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un peu comme une parabole qui sert des idées fort pertinentes sous une forme originale ♫
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Flip · il y a
j'aime les humains, mais je crois qu'ils ne s'aiment pas...
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B Marcheur · il y a
Même dans les conditions les plus désespérées, les humains continueront à se battre entre eux. Pas réjouissant, mais hélas tout à fait plausible. Bravo pour ce texte.
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Marc D'ARMONT · il y a
Oui c'est bien la symbolique recherchée. Merci beaucoup pour ce commentaire.
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Guillaume de Kerguelen · il y a
Une fin triste... saurons nous l'éviter dans la réalité ?
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M J · il y a
Jolie chute ! Mais terrible pour l’homme.
Merci à vous.

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