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Le Dernier Banquet

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Roxane73

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L’impact des gouttes sur le métal, dommage collatéral d’un jet visqueux qu’il évite de justesse, n’entame en rien sa détermination.
L’homme en tenue de forçat, aux longs cheveux gris peignés à la diable, enjambe le corps de celui qui, dans une mare de sang, vomit ses tripes fumantes.
« L’enfer se charge de la vermine... »
Si la pauvreté est sans honneur, la richesse n’a que peu de vertus. Il est bien placé pour le savoir.Et le gredin, trop stupide pour le comprendre, n’a récolté que ce qu’il mérite.
Il se précipite hors de la pièce. En referme la porte sans bruit et pousse le verrou.
A défaut de l’or promis, il a abandonné au flan de sa victime sa précieuse dague. Ainsi désarmé, muni d’une lanterne, il lui reste peu de temps pour sortir sans se faire repérer d’un dédale d’interminables couloirs. L’affaire a été préparée de longue date. Les gardes de nuit neutralisés. Grâce à des soutiens discrets, le dénouement est proche. Les chaînes disjointes avec la lame aiguisée qui pendent à ses poignets paraissent moins lourdes lorsqu’ au bout d’un corridor aveugle l’obscurité s’estompe. Une dernière porte s’ouvre, donnant sur une venelle chichement éclairée. Un planton l’y attend et le gratifie d’une espèce de salut. Celui-ci aura la vie sauve.
Il est enfourné par deux silhouettes encapuchonnées dans un coche qui se met aussitôt en branle et bifurque sur le quai longeant la Seine. Le postillon, vêtu d’un manteau sombre, accélère l’allure en traversant le Pont Marie. La ville se terre à l’heure des chats errants, cour des miracles où les gueux et les vagabonds s’affairent pour trouver dans les rebuts des auberges une maigre pitance. Le fiacre croise aux carrefours de rues mal famées des filles au sourire factice, faisant le piquet, ou sortant de tripots d’où s’échappent un brouhaha et des odeurs de rance. Il se perd dans les ruelles tortueuses du bourg Saint Marcel, aux égouts débordant d’immondices. Une meute de chiens s’égaille à son passage, aboyant à la mort, alors qu’en un ultime cahot la voiture manque d’écraser un ivrogne cuvant sur le seuil d’une masure.
Passés les faubourgs, on roule avec célérité pendant ce qui lui semble une éternité. Un chemin de terre moins abrupt succède aux pavés. Une torpeur le prend à son corps défendant. Il en émerge à peine quand le véhicule ralentit puis stoppe brutalement. On le fait descendre sans excès de ménagement, puis on le libère de ses bracelets de fers. A peine le cocher fouette-t-il ses chevaux que la carriole se remet en branle et disparait dans la nuit.

Lorsqu’il reprend conscience, il se découvre, transi de froid, allongé en chien de fusil sur le bas-côté d’un chemin que domine une butte herbeuse.
Il frotte en grimaçant ses poignets meurtris. Entreprend de secouer sa carcasse endolorie. Il ne reconnait pas cette campagne. Depuis combien de temps est-il demeuré ici, au milieu de nulle part, en lisière de ce qu’il pense être une épaisse forêt ? A l’horizon, pointent à travers le brouillard les premières lueurs du jour.
Il parvient tant bien que mal à escalader la butte. L’averse qui commence à tomber le convainc de se mettre à l’abri. Un sentier, simple trace forestière à demi recouverte de feuilles mortes, se devine entre les fougères. Ses chausses s’enfoncent dans la boue. Il suffoque sous la voûte des arbres qui retient la brume opaque. Les battements de son cœur cognent tels des coups de butoir. Pourtant il n’a d’autre choix que de continuer, sous peine de périr au fond d’un fossé dévoré par loups.
La liberté est à ce prix : le sang coagulé de son geôlier, dont il n’a pu se laver. La faim, telle une obsession, et la pluie qui transperce ses hardes. La ville est loin désormais, et il est dit que l’espoir fait vivre. Mais il jurerait entendre encore sonner le glas de l’église Saint Paul-des-Champs, pour ceux qu’on exfiltre entre des planches de bois sur une carriole tirée par une mule jusqu’à la fosse commune. Et à perpétuité, le désespoir des âmes repenties, oubliées au fond d’un cachot, dont les plaintes se mêlent aux démentes exhortations des assassins promis au gibet.
Auparavant, il eut par bonheur, de belles années.
Il en retient avec reconnaissance, voués aux plaisirs de l’esprit, les vers déclamés d’une précieuse éloquence. Pour les aspirations de l’âme, la musique entraînante des maîtres de la danse.
Les parties de chasse portées par les chevaux fougueux, suivies de buffets où coulent sans pudeur les vins capiteux, autour de tables dressées sous les tonnelles. Il garde en mémoire le bruissement des étoffes dans les boudoirs. Parfums lourds et musqués, faits pour griser les audacieux, dont les baisers aux lèvres carminées goûtent la volupté. Ornant les murs de galeries aux tentures empesées, les tableaux de Le Brun se reflètent dans les miroirs louant les Grâces parées de leurs plus beaux atours.
On y croise parfois Madame de S. °°
Admirable est son teint de rose. Envoûtants, la courbe de sa gorge et ses yeux couleur de bleuet.
Mais l’enfer se prépare, suivant de peu l’empyrée.
On prend ombrage de la douceur de ses jours.
Trop d’or fait injure. L’opulence d’un logis fait offense.
Puis le dernier banquet, aux bons soins de Monsieur Vatel...
Le Maître du monde, courroucé, du haut de son trône, le brise.
Assigné à la puanteur d’une cellule, il oublie le sens du temps et vieillit avant l’âge. Ses joues au grain délicat, qu’il avait soin de poudrer, se fanent sous un accoutrement tel d’antiques parchemins. L’emprise d’un cerbère, expert en représailles, ruine sa santé par un régime de brouets immondes et la rudesse des tenailles.
Quant au reste... une infamie... elle lui fut imposée. D’abord, seulement pour sortir. Puis Saint-Mars a dépêché ses forgerons.
Dissimuler son identité : telle était la volonté de son bourreau.
Au long de vingt années, il imagine plus d’une fois perdre la raison. La perd certainement. Prie, de temps à autre, la mort d’abréger un injuste châtiment.
Car Dieu l’en témoigne, l’argent ne fut jamais une panacée. En lui, point de vanité. Nul besoin d’épater.
Seule importait la Beauté, célébrée avec ferveur.
Seule est précieuse à son cœur l’ange dont la perfection eût inspiré le génie de Le Nôtre, la prose de Molière et Monsieur de Lully.
A présent, condamné à fuir, il s’égare dans une contrée qu’il subodore hostile. Il honnit cette forêt à l’atmosphère oppressante. Maudit la pluie et la broussaille impénétrable où il peine à progresser. Le vent se met à siffler, moqué par le croassement belliqueux d’une volée de corbeaux. Une migraine monte, qui lui martèle les tempes. Le sol vacille sous ses membres engourdis par le froid. Il est à deux doigts de lâcher prise lorsque s’ouvre une clairière.
Soudain des tirs de mousquet retentissent au loin.
Se rapprochent.
Un murmure porté par le vent, qu’il croît reconnaître dans son délire, se mêle à leurs échos.
« Est-ce là le jaillissement de ma fontaine aux eaux vives ? » s’étonne -t-il, comme dans un rêve.
« Ou bien, la voix de celle... »
La pluie a cessé d’un coup : sûrement un signe que le Ciel lui envoie. Affrontant le rayonnement du soleil presqu’au zénith, il rassemble ses dernières forces et s’élance à découvert.
Il s’effondre fauché par un feu de mitraille, dans l’herbe haute.

Ainsi s’achève la cavale où périt libre le Marquis de Belle-Isle.
Surintendant embastillé du Roi Soleil, jadis maître de Vaux-le-Vicomte.
Nicolas Fouquet. L’homme au masque de fer. °°°






°° Madame de Sévigné

°°° « Fouquet, l’homme au masque de fer » Camille de Morlhon, 1910.

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Bien.
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Elena Hristova · il y a
c'est captivant, oppressant et poétique. On plonge volontiers dans vos broussailles littéraires
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Roxane73 · il y a
Merci beaucoup Elena !
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N Briere · il y a
Je découvre ce texte trop tard pour le soutenir, mais quelle claque ! Bravo pour l'originalité !
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Roxane73 · il y a
Merci pour votre lecture et ce commentaire qui me touche beaucoup!
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Florence Deleurence · il y a
Un plaisir de vous lire ..
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Roxane73 · il y a
Merci beaucoup Florence!
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Loodmer · il y a
Voilà j'ai fait le tour de votre page et avec quel plaisir. J'y reviendrais
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Roxane73 · il y a
Un grand merci à vous de m'avoir lue. Je suis contente que cela vous ait plu !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour l'originalité de ce thriller ! Mon vote ! Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Fred Panassac · il y a
Un thriller historique, et magnifiquement écrit ! J'adore ! Je n'ai absolument pas deviné l'identité du personnage avant que vous ne mentionniez Vatel, ce qui m'a bien mise sur la voie. Un texte bien noir très dépaysant qui a mes 5 votes sans hésitation.
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Roxane73 · il y a
Merci beaucoup à vous Fred!
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Utilisateur désactivé · il y a
J'adore un cour noir dans l'histoire c'est original et bien maitrisé
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Roxane73 · il y a
Un grand merci. Contente que cela vous ait plu.
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Utilisateur désactivé · il y a
Avez vous lu Une nuit blanche je vous invite à lire merci
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Roxane73 · il y a
Oui, je l'ai lu avec plaisir, car c'est très réussi !
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Villefranche · il y a
vous avez l'Art et la manière... J'oserais dire: un cran au dessus du lot commun. Bravo
Ca me gène un peu de voter pour la concurrence mais quand c'est bon, c'est bon.

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Roxane73 · il y a
Merci pour votre compliment très agréable , même si excessif. ...
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