5
min

Le dernier aveu

Image de Alpha SECK

Alpha SECK

20 lectures

10 voix

En compétition

Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. D’ailleurs, je n’en sais rien. Je ne suis pas sûr. Je ne savais pas que l’on pût se retrouver dans une telle impasse. L’impression que les évènements se déroulent, mais que le temps, pourtant figé, passe. La réalité, peut-être l’illusion me chasse, me pourchasse et me fait me sentir en état d’apesanteur. Le contenu de mon ventre laisse place à une boule de peur et de frayeur. J’ai la tête qui tourne. Mes jambes et mes mains se mettent à trembler face à cette scène juste en face de moi. La lumière, toute la lumière de ce mardi matin, pourtant ensoleillé, se retrouve comme ensevelie dans les ténèbres. Suis-je vraiment dans le noir ? Parce que je peux sentir les rayons de soleil fouetter mon visage tout sec. Ou alors ai-je vraiment les yeux fermés ? Parce que je peux voir ce qui est en face de moi, ou plutôt celui qui est devant moi. Peut-être s’agit-il d’une simple illusion d’optique renforcée par ma myopie. Difficile d’en être sûr. Quelques secondes ont suffi pour trancher. Pour distinguer le tangible du non tangible. Le réel de l’irréel. C’est lui. C’est bien lui. Évidemment. Mon frère. Mon frère aîné, Samba. Je reconnais sa veste en cuir et ses chaussures « vans » qu’il affectionne tant. Il a une corde autour du cou. Et l’autre bout bien attaché à une branche du manguier de notre propriété, derrière la maison principale. Il est suspendu et flotte dans le vide, entre les racines et la cime de l’arbre. Mon frère s’est pendu.
Tétanisé, terrassé et abasourdi par ce que je viens de voir, je rassemble toute l’énergie qui me reste et me mets à crier. Aussi loin que je me rappelle, je n’ai jamais crié aussi fort de toute ma vie. Mais mon cri n’a jamais autant résonné si bas. Il a résonné si bas qu’on aurait pu le confondre à celui d’une souris imprudente, se débattant entre les griffes d’un chat qui l’attendait au bout du couloir patiemment. Dans la confusion, je tombe et perds l’usage de mes deux membres inférieurs qui tremblaient déjà. Tel un paresseux lézard, je rampe et parviens à contourner la maison, me blessant les coudes et les jambes entre temps. Là, confortablement assis dans son hamac et fumant sa pipe, mon père m’aperçoit en train de lui faire signe. Aussitôt se lève-t-il et accourt vers moi. Il pose sa main sur mon front et me demande de lui parler. En vain. J’arrive, par le biais des signes de ma tête, à l’inciter d’aller voir derrière la maison. Quelques minutes ont passé. Çà et là, des badauds arrivent de toute part et pénètrent dans la cour, alertés par les hurlements de la femme de Samba, de mes frères, de mes sœurs, de mes demi-frères et sœurs, de ma mère ainsi que de mes trois marâtres. Des policiers débarquent et encerclent la zone. D’ailleurs qui les a appelés ? Ces chenapans profiteurs que toute la ville déteste.
Le noir ? Les yeux fermés ? Ou les deux ? J’entre-ouvre mes yeux et me réveille d’un sommeil profond sur un lit de l’hôpital « les bons samaritains. » À ma droite, ma mère range quelques affaires sur la table. « Tu es ici depuis trois jours mon fils. Tu t’es évanoui, voilà pourquoi. Et ton frère s’est donné la mort. Je suis couvert de honte » me dit-elle les larmes aux yeux. Mais pourquoi mentionne-t-elle la honte ? La question me traverse tout de suite l’esprit mais je ne la lui pose pas. Son chagrin et son désarroi sont tels que je ne peux rien lui dire. « Son enterrement est prévu pour ce dimanche. Beaucoup de membres de la famille n’iront pas » ajoute-t-elle d’une voix fébrile à peine audible, s’essuyant les larmes.
Après que je me sois évanoui, on a fait descendre le corps de Samba. On lui a enlevé la corde au cou avec difficulté car le nœud qu’il avait fait était compliqué à défaire. Il avait des bleus sur le cou et avait vomi sur sa veste. Ses yeux étaient encore ouverts, donnant un regard glaçant, maussade et vide. On a couvert son corps d’un drap blanc. Ensuite, on l’a directement conduit à la morgue où une autopsie, concluant sur le décès par asphyxie causée par la pendaison, a été effectuée. On a remis les habits qu’il portait à mon père. Une fois à la maison, celui-ci les a remis à sa femme, la nouvelle veuve.
Je sors de l’hôpital le lendemain de mon réveil. Un samedi. Je rentre à la maison avec ma mère. Sur place, nous trouvons quelques membres de la famille assis dans le grand salon. L’assemblée est peu loquace. Certains compatissent alors que d’autres regrettent que Samba en soit arrivé à se donner la mort. En sanglots, la veuve se jette dans mes bras. De par mes mots, j’arrive à la rasséréner, à la cajoler et à la consoler. La scène attise les pleurs des uns et des autres et plonge le salon dans une sombre mélancolie. Car d’une manière ou d’une autre, tout le monde sait pourquoi mon frère s’est suicidé.
Du haut de ses trente sept ans, mon frère avait réussi sa vie. Nos parents étaient pauvres. Très pauvres. Cela ne l’a pas empêché de faire de grandes études à l’étranger et de revenir servir son pays. Il avait eu une bourse d’études supérieures pour une école d’ingénieurs en finance à l’étranger. Sorti major de sa promotion, il a directement été embauché par une multinationale où il a gravi les échelons, bénéficiant de passage, de très bons salaires. De l’argent, il a en avait amassé suffisamment. Et c’est ainsi qu’il a lancé la construction de la maison où nous habitons présentement. Il avait également acheté un appartement à l’étranger où il passait les vacances avec sa petite famille. Mon frère n’a jamais oublié d’où il venait. Quand il travaillait encore là-bas, il s’assurait que nous ne manquassions de rien. A lui seul, Samba avait changé notre vie, nous menant de l’obscurité du manque d’argent à la lumière d’une solide sécurité financière. Sa déontologie et son abnégation dans le travail ont forgé sa réputation sur le plan international. Il était de ceux qui faisaient toujours bien les choses. Du clan des perfectionnistes.
Un jour, à la télé, par décret présidentiel, nous avons appris la nomination de Samba à la tête du ministère de l’économie et des finances. Et par souci de servir son pays, il est rentré assumer ses nouvelles fonctions. Et là ; c’est là que la donne a changé. Tous les parents de la famille, de près ou de loin, sont venus squatter notre demeure. Les charges ont commencé à s’alourdir sur les épaules de mon frère. Chacun venait le voir, de part et d’autre avec un sourire aguicheur, lui demander de l’argent. « Il a de l’argent, il est très riche, il va nous aider, nous sommes de la famille » se disait-on. Et bientôt, très bientôt, il s’est retrouvé fauché, ruiné et endetté. Il a décidé de démissionner et la veille du drame, je suis allé déposer sa lettre de démission. Dépression. Anxiété. Solitude malgré la présence d’une cinquantaine de personnes autour de lui. Il a souffert le martyr tant sur le plan psychique que moral avant de se donner la mort. Il ne mangeait plus, ne dormait plus bien et semblait toujours abattu. C’en était fait de Samba. Les demandes d’argent fusaient de toute part. Mon frère était assiégé même à son lieu de travail par des « parents » qu’il n’avait jamais vus auparavant. Il ne le pouvait pas, mais il a dû être le mécène de tout un village en réalité.
Aujourd’hui, nous le conduisons à sa dernière demeure. Au cimetière, aucune médaille d’honneur pour cet homme d’honneur. Juste quelques amis, quelques parents, quelques frères, quelques larmes et quelques fleurs. J’ai le cœur lourd et le chemin de retour me semble durer une éternité. J’avance la tête baissée, aucun goût à la vie. Je rentre dépité et trouve la veuve éplorée qui m’offre la veste de Samba. La nuit tombe discrètement ce soir. Seul sous le manguier, je fouille les poches de la veste et tombe sur un bout de papier laissé par mon frère. Je vérifie, il s’agit bien de son écriture. Il y a mentionné : « Ma famille m’a mis la corde au cou et m’a tué. »

PRIX

Image de 2020

Thème

Image de Très très court

En compétition

10 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Belle plume Alpha. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
Image de Gaelle Ghanem
Gaelle Ghanem · il y a
Mes 3 voix, courage!!!
Je vous invite à découvrir et voter pour le mien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

Image de Marie Juliane DAVID
Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau texte Alpha! Bonne continuité et bon courage! Toutes mes félicitations! Vous avez mes voix. En passant, je vous invite à passer me lire: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mesaventures-nocturnes, et à me voter si vous aimez mon texte et à donner votre avis. Merci d'avance.
Image de Alpha SECK
Alpha SECK · il y a
Merci Marie, c'est très aimable !