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Jean Jouteur

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À tous mes partenaires de scène qui furent si nombreux à me donner la réplique.


Cyrano de Bergerac, acte deux, Scène 6 : « Que l’instant entre tous les instants soit béni, où, cessant d’oublier qu’humblement je respire. Vous venez jusqu’ici pour me dire... »

Me dire quoi ? C’est le silence. Ce sont les regards braqués sur moi, effroi. Le trou de mémoire est une mise en abîme. Je suis perdu, dépersonnalisé, je ne suis plus de ce monde, je suis enfermé dans une coquille de noix vide.

Je fais quoi ici ? Ai-je des choses à dire ? Qui suis-je donc ? Un personnage vivant son dernier acte ? Un comédien égaré en quête des quelques tirades à déclamer, que le nez de scène a, par un soir de salle comble, contraint à fouiller les méandres de sa mémoire chancelante ?

Sur mon dernier acte, le rideau va tomber. C’est la fin du spectacle. Le public va rentrer chez lui, content ou mécontent. Je redeviendrai moi-même. Mon personnage n’existera plus. Il survivra dans vos mémoires le temps d’un oubli. C’est l’auteur qui en a décidé ainsi. Il n’y a plus rien à jouer, plus rien à raconter. À cette exigence, histrion, metteur en scène et spectateurs doivent se plier. Aucune discussion ne sera tolérée.

Mais pour moi, baladin des planches passées, jouer mon dernier acte, c’est autre chose ! C’est faire mes adieux à la scène, à mon public, à ce métier qui a fait de moi ce que je suis. Demain ne sera pas, demain ne sera rien !

Qui doit choisir ? Qui est en droit de décider qu’il est temps pour l’artiste de s’affubler, pour l’ultime fois son faux nez ? Le comédien lui-même, parce qu’il est fatigué ou qu’il n’y croit plus ? Le metteur en scène qui n’a plus de rôle à lui confier ? L’auditoire qui un soir ne vient plus, ou bien la maladie, comme pour maître Poquelin qui en malade imaginaire vécut une mort exemplaire.

Je fais quoi ici ? Ai-je des choses à dire ? Qui suis-je donc ?

Tous m’envisagent, tous présument quelque chose de moi. Pourquoi suis-je là ? Pendillons, face, lointain, coulisses ! Ça me revient ! Je dérive sur un plateau de théâtre ! Ils sont le public, je suis l’artiste. Lorsque la chape sèche a vrillé mes souvenirs, je m’apprêtai à interpréter le dernier acte d’une pièce commencée il y a... Je ne sais plus. Spectateur pardonne moi. Tu es gentil d’applaudir mes erreurs, de couvrir mes hésitations. Tu crois bien me connaitre. Il y a si longtemps que sur moi brûle cette rampe. Je suis le dernier. Mes partenaires sont partis vers un ailleurs que j’ignore. Ils ont disparu sans laisser d’adresse, me confiant le souvenir d’une tendresse infinie.

« Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. »

À quoi bon poursuivre ? J’ai tant de fois postillonné ce texte. Cette œuvre est si longue ! Je dois me reposer ! Laisser à Savinien le soin de se débrouiller. Il a suffisamment vécu à travers moi, le bougre. Place au « Pantalone » » inspiré qui a des choses à vivre ! Le théâtre n’a plus rien à faire du vieil abruti que je suis. Il m’a tout pompé, tout pris ! Il se passera de moi, comme moi je saurai me passer de lui ! « Finita la commedia, le spectacle est terminé... Et que sur l’artiste tombe l’ultime rideau ! »

Non ! Machiniste, attends ! Je me souviens du final ! Je suis Cyrano de Bergerac, héroïque bretteur et :

« Je me bats ! Je me bats ! Je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose.
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous et c’est... Mon panache. »

Le rideau s’effondre. Le public applaudit, il pleure, il crie. Ces bravos sont-ils pour moi ? J’ai choisi cette fin, est-elle réussie ? Roxane me sourit. Que tu es belle jeune fille ! Dans tes yeux mascaras perle une larme. Mon Dieu, m’aimerais-tu ? Tu es si joliment triste quand ton sourire sanglote un adieu.

Pardonne-moi Magdelaine. j’ai si souvent simulé cette mort. Aujourd’hui, je voulais l’exister pour qu’elle devienne mienne. Mais tu as raison, je ne suis pas Cyrano de Bergerac. Venez ma dame, allons saluer une dernière fois notre public !

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
Texte original, émouvant et c'est la bonne écriture.

Si vous souhaitez me découvrir une invitation à lire et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci

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Haïtam · il y a
Un tombé de rideau sublime, bravo!
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Marianna · il y a
Questionnement émouvant, un texte fort et bien écrit, j'aime beaucoup.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Marianna
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Bruno Teyrac · il y a
Beaucoup de sincérité dans ce récit, beaucoup d'humanité. C'est un très beau texte, fort, émouvant. Une très belle plume.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Bruno pour ce commentaire
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Marie · il y a
Bravo pour ce texte très émouvant. Je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Jean Jouteur · il y a
Merci Marie, j'irai découvrir votre texte
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Marie · il y a
Merci d'avance
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Louise Calvi · il y a
Un adieu déchirant. Quitter la scène doit être terrible.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Louise, oui la scène est un second chez soi
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Virgo34 · il y a
C'est presque émouvant. Bravo !
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François Duvernois · il y a
Texte original, fort bien écrit. De la belle ouvrage.
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Jean Jouteur · il y a
Merci François
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Jean Calbrix · il y a
Superbe ! Les adieux de l'artiste au travers de ceux de Cyrano, c'est fort bien trouvé. Bravo, Jean Jouteur ! Vous avez mes cinq votes.
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Fred Panassac · il y a
Il y a certainement quelque chose de très positif à monter sur scène, qui plus est pour interpréter un tel personnage qui est double, et ne serait-ce que pour dompter sa peur. La vie continue après le théâtre, merci pour ces belles réflexions.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Fred pour ce commentaire
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Gina Bernier · il y a
Joli!, et cette mémoire qui revient juste à temps... et il existe aussi une vie après le théâtre(la vraie) J'aime. Fauchelevent dit les choses mieux que je ne saurais le dire. je vote Jean Jouteur( j'ai fait un peu du théâtre)
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Loodmer · il y a
Quitter le rôle le plus sublime jamais écrit, doit-être une épreuve ♥♥♥♥♥
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Jean Jouteur · il y a
C'est ce que j'explique ci dessous à Fauchelevent, Plus qu'une épreuve, ce fut un déchirement... Et un soulagement !
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Fauchelevent. · il y a
Je connais Cyrano depuis quatorze années (la moitié de ma vie), et si je devais conserver un personnage, une œuvre, sans doute serait-ce lui, serait-ce elle. Cyrano me donne envie d'écrire, de jouer, de ressentir - il rend la vie plus vraie et plus dure, parce qu'il lui offre le goût cru de la fuite. J'ai toujours pensé que Cyrano - le Cyrano courageux, fort en verve, le cadet de Gascogne - se fuyait, quand il jouait à être Christian. Le comédien joue à être lui, et lui joue à être un autre, un autre qu'il croit beau. Dans ces fuites, il perd sa propre beauté de vue en nous la offrant toute crue, justement. Quand je le lis, le vois, je voudrais que la vie vraie ne soit pas la vraie vie, mais plutôt tout ce qu'il y a sur les planches, le fictif, les milliers de non-moi. Je voudrais réparer ce qui ne tourne pas rond. Je ne peux donc pas ne pas voter pour toute cette petite schizophrénie. :)
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Jean Jouteur · il y a
Merci pour ce beau commentaire. Jouer Cyrano fut pour moi un honneur, un plaisir incroyable... Et parfois une souffrance. Mais, je reconnais que lorsque le soir de la dernière, par une belle nuit de septembre en extérieur, j'ai endossé pour la trente sixième et dernière fois le costume de Savinien, au rideau final, j'ai eu beaucoup de mal à dire adieu à ce personnage, je crois même avoir versé quelques larme au terme de cette formidable aventure humaine et artistique.
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Julien Rose · il y a
Mes voix . Je suis de même en finale , si vous passez par mon mur . Bonne journee
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Jean Jouteur · il y a
Merci Julien, je passe dès que je peux
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Sylvie Franceus · il y a
Ton titre dit tout. Il est définitif. Il plaque une fin alors que je ne sais encore rien de tes mots et je sors de la coulisse et je te lis et je te lie de mon regard plissé par les émotions, déjà .
L'égarement est une claudication et le nez ne flaire pas la faille qui s'écarte, là, juste devant. Il renifle, c'est tout. J'aime le comédien qui désendosse sa pelure de personnage et l'autorité de l'auteur me fait un peu peur. Le métier a façonné le narrateur docile comme une glaise trop mouillée et les larmes arrosent les sourires et le public ne reviendra pas. C'est le dernier soir et la poussière vole sous le gril blasé.
Merci, jean
sylvie

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Jean Jouteur · il y a
Merci Sylvie. Le théâtre est une magie vibrante que l'on ressent et qui nous transforme, mais que le ne sait vraiment maitriser, fort heureusement. On maitrise la technique, pas la sincérité
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Flore · il y a
Bravo des deux mains, pour ce comédien qui se met dans la peau de son alter ego vieillissant, pas facile...un peu comme voir le prolongement de soi-même.
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Jean Jouteur · il y a
Oui c'est un peu ça. A chaque fois que je jouais la mort de Cyrano, il me semblait perdre une partie de moi. Schizophrénie du comédien sans doute. Merci pour ce commentaire
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Elena Hristova · il y a
il est vraiment essentiel de prendre ce dernier acte pour un nouveau point de départ. Ce n'est pas parce qu'on salue le public que l'on est sur le point de le lâcher.
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Jean Jouteur · il y a
A moins que ce ne soit le public qui passe à autre chose ! merci pour ce commentaire
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Mireille.bosq · il y a
"Plume le chat" a raison, il faut demander à Short de créer la page comédie! (je suis d'une ville de théâtre) mes votes pour l'artiste mort ou vif!
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Jean Jouteur · il y a
Merci Mireille
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Miraje · il y a
Toute l'ambiguïté du dédoublement.
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Kiki · il y a
mes 3 voix bonne chance
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Zouzou · il y a
...goûter aux planches à la vie , à la mort , quel talent le comédien ! toutes mes voix , Jean
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Dolotarasse · il y a
" Toï toï toï " pour ce beau texte !
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Paul Eric Allegraud · il y a
J'aurais du mal à ne pas approuver !
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Paul Thery · il y a
Un dernier acte prometteur ! (paradoxe) :-))
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Jean Jouteur · il y a
Merci Paul. Vous connaissez le Paradoxe sur le comédien, c’est au moment où l’acteur joue la plus grande effusion émotionnelle qu’il fait le plus preuve d’art, de technique, de métier ; le naturel, au théâtre, est le comble de l’artifice. Le comédien reproduit artificiellement, de façon maîtrisée et concertée, ce qui dans la nature est vécu ou produit de façon contingente et spontanée.
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Josette Brondeau · il y a
on sent l'artiste dans ce récit ô combien émouvant ! merci pour cet instant
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Alice Merveille · il y a
Chapeau l'artiste pour ce dernier tour de piste poignant... Oui les bravos sont pour toi, aussi.
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Plume Le chat · il y a
Votre texte est si juste, bravo ! Ce qui me fait penser qu'il manque une partie "texte de théâtre" à Short édition...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Tourner la page, lisser tomber le rideau, comme c'est difficile !
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Utilisateur désactivé · il y a
Magistral et touchant. Bavo Jean. Toutes mes voix.
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Jean Jouteur · il y a
Merci Untrucbadour
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Keith Simmonds · il y a
Un beau portrait des vicissitudes de la vie théâtrale ! Un grand bravo, Jean ! Une invitation à découvrir “Ses lèvres rougissent” et Mon “Isère en Mouvement” ! Merci d’avance !
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Alain d'Issy · il y a
"Comediante, tragediante. Tu ris, tu pleures. Tu pleures, tu ris. Tu vis, tu meurs. Tu meurs, tu vis..." - bravo pour ce texte
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Isabelle Lambin · il y a
Il y reviendra sûrement, le théâtre fait trop partie de lui pour qu'il s'en détourne définitivement. Il a l'air tellement vivant sur les planches même en simulant la mort.
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Jean Jouteur · il y a
Peut être, sans doute, merci dame Isabelle. "Quand le rideau un jour tombera, Je veux qu'il tombe derrière moi. " disait Dalida
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Isabelle Lambin · il y a
C'est joliment dit.
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Pascal Depresle · il y a
Vieillir, même en temps que comédien, n'est jamais chose facile. Mes voix.
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour nous avoir mis dans la peau d'un artiste vieillissant, qui doute, qui oublie et qui, finalement, y croit. Que le spectacle continue. C'est excellent, Jean!
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Jean Jouteur · il y a
Grand merci à toi Elisabeth. Le cœur d'un artiste ne vieillit pas, c'est le corps qui parfois ne suit pas.
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Jarrié · il y a
La solitude de l'artiste et la difficulté de vieillir sur les planches plus qu'ailleurs .
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Eliza · il y a
Très belle ode aux comédiens de longue date. Salut l'artiste.
Mes voix !

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