Le dernier acte

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Psychothérapeute et comédien - spécialisé dans la prévention. Lire, écrire, écouter, partager, jouer, faire rire ou émouvoir… Être militant de personnes mais surtout pas d'idée ! Mon  [+]

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À tous mes partenaires de scène qui furent si nombreux à me donner la réplique.


Cyrano de Bergerac, acte deux, Scène 6 : « Que l’instant entre tous les instants soit béni, où, cessant d’oublier qu’humblement je respire. Vous venez jusqu’ici pour me dire... »

Me dire quoi ? C’est le silence. Ce sont les regards braqués sur moi, effroi. Le trou de mémoire est une mise en abîme. Je suis perdu, dépersonnalisé, je ne suis plus de ce monde, je suis enfermé dans une coquille de noix vide.

Je fais quoi ici ? Ai-je des choses à dire ? Qui suis-je donc ? Un personnage vivant son dernier acte ? Un comédien égaré en quête des quelques tirades à déclamer, que le nez de scène a, par un soir de salle comble, contraint à fouiller les méandres de sa mémoire chancelante ?

Sur mon dernier acte, le rideau va tomber. C’est la fin du spectacle. Le public va rentrer chez lui, content ou mécontent. Je redeviendrai moi-même. Mon personnage n’existera plus. Il survivra dans vos mémoires le temps d’un oubli. C’est l’auteur qui en a décidé ainsi. Il n’y a plus rien à jouer, plus rien à raconter. À cette exigence, histrion, metteur en scène et spectateurs doivent se plier. Aucune discussion ne sera tolérée.

Mais pour moi, baladin des planches passées, jouer mon dernier acte, c’est autre chose ! C’est faire mes adieux à la scène, à mon public, à ce métier qui a fait de moi ce que je suis. Demain ne sera pas, demain ne sera rien !

Qui doit choisir ? Qui est en droit de décider qu’il est temps pour l’artiste de s’affubler, pour l’ultime fois son faux nez ? Le comédien lui-même, parce qu’il est fatigué ou qu’il n’y croit plus ? Le metteur en scène qui n’a plus de rôle à lui confier ? L’auditoire qui un soir ne vient plus, ou bien la maladie, comme pour maître Poquelin qui en malade imaginaire vécut une mort exemplaire.

Je fais quoi ici ? Ai-je des choses à dire ? Qui suis-je donc ?

Tous m’envisagent, tous présument quelque chose de moi. Pourquoi suis-je là ? Pendillons, face, lointain, coulisses ! Ça me revient ! Je dérive sur un plateau de théâtre ! Ils sont le public, je suis l’artiste. Lorsque la chape sèche a vrillé mes souvenirs, je m’apprêtai à interpréter le dernier acte d’une pièce commencée il y a... Je ne sais plus. Spectateur pardonne moi. Tu es gentil d’applaudir mes erreurs, de couvrir mes hésitations. Tu crois bien me connaitre. Il y a si longtemps que sur moi brûle cette rampe. Je suis le dernier. Mes partenaires sont partis vers un ailleurs que j’ignore. Ils ont disparu sans laisser d’adresse, me confiant le souvenir d’une tendresse infinie.

« Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. »

À quoi bon poursuivre ? J’ai tant de fois postillonné ce texte. Cette œuvre est si longue ! Je dois me reposer ! Laisser à Savinien le soin de se débrouiller. Il a suffisamment vécu à travers moi, le bougre. Place au « Pantalone » » inspiré qui a des choses à vivre ! Le théâtre n’a plus rien à faire du vieil abruti que je suis. Il m’a tout pompé, tout pris ! Il se passera de moi, comme moi je saurai me passer de lui ! « Finita la commedia, le spectacle est terminé... Et que sur l’artiste tombe l’ultime rideau ! »

Non ! Machiniste, attends ! Je me souviens du final ! Je suis Cyrano de Bergerac, héroïque bretteur et :

« Je me bats ! Je me bats ! Je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose.
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous et c’est... Mon panache. »

Le rideau s’effondre. Le public applaudit, il pleure, il crie. Ces bravos sont-ils pour moi ? J’ai choisi cette fin, est-elle réussie ? Roxane me sourit. Que tu es belle jeune fille ! Dans tes yeux mascaras perle une larme. Mon Dieu, m’aimerais-tu ? Tu es si joliment triste quand ton sourire sanglote un adieu.

Pardonne-moi Magdelaine. j’ai si souvent simulé cette mort. Aujourd’hui, je voulais l’exister pour qu’elle devienne mienne. Mais tu as raison, je ne suis pas Cyrano de Bergerac. Venez ma dame, allons saluer une dernière fois notre public !

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