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Le déraillement

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Muriel Meunier

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Le feu passe au vert, le convoi s’ébranle. La puissante motrice semble tirer avec aisance plusieurs wagons chargés d’automobiles. Elle avance doucement sur les rails. Affectée à la traction des trains de marchandises, la BB 22200 est facilement reconnaissable avec sa livrée particulière : FRET. Ce mot s’étale en grosses lettres vertes sur son flanc. En ce bel après-midi d’été, le train vient de quitter la gare pour une nouvelle destination. Il est 16h17.
Valentin exulte. Depuis le temps qu’il avait envie d’être aux commandes d’un tel engin, son rêve s’est enfin réalisé ! Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, et surtout pas de son frère, David, qui est jaloux. Conducteur de trains émérite, lui aussi, il ne comprend pas pourquoi ce privilège a été offert à Valentin, moins bien noté que lui.
Le convoi circule encore lentement. Il passe maintenant devant les dernières maisons de la ville, de grosses bâtisses carrées, blanches, aux toits rouges, et laisse derrière lui une foule bigarrée : silhouettes d’hommes, de femmes et d’enfants, échantillonnage parfait de l’humanité. Les routes longeant la voie ferrée sont égayées de voitures multicolores. Le train déserte l’agglomération et plonge dans la campagne où il prend peu à peu de la vitesse. Il est 16h19.
David, accroupi près des rails, ferme les yeux. La passion du chemin de fer l’habite depuis longtemps. Valentin, son cadet de deux ans, ne fait que marcher dans ses traces. Pourtant, c’est lui qui, aujourd’hui, conduit en seul maître la magnifique loco ! David ne peut pas le supporter. La vengeance qu’il envisage est une pure folie meurtrière, mais lorsqu’il pense à son frère, à ses mains sur les boutons, sur les manettes, lorsqu’il songe à ce véhicule flambant neuf que l’on aurait dû lui attribuer, à lui, il enrage. Il trouve ça si injuste que son envie de tout détruire est plus forte que sa raison. À chaque tour de roue, sa jalousie et sa rancœur s’accroissent. L’idée de faire dérailler la BB 22200, pour se venger de son frère, devient une évidence.
La machine glisse aisément sur les rails. Maintenant, les prairies verdoyantes se succèdent à vive allure. Quelques vaches immobiles regardent passer le convoi, visiblement insensibles à la beauté de la motrice rutilante. Tout est paisible dans le secteur. Personne ne pourrait imaginer ce qui va se passer dans quelques instants, le drame qui va se jouer. Le voyage se poursuit, enivrant pour Valentin, qui surveille sa nouvelle machine avec un plaisir évident et s’abandonne à la jubilation. Pour lui, le décor n’a plus d’importance. Il se moque du paysage qui change de tonalité et passe du vert clair des herbages au vert plus profond des collines couvertes d’arbres d’essences différentes. Seul le bonheur de conduire cette loco compte. Il est 16h21.
David, lui, ressent tout autre chose et sa détermination ne faiblit pas, malgré les sanctions auxquelles il ne va pas pouvoir échapper. Il déserte le poste auquel il est affecté actuellement, la vérification des voies, pour progresser en direction du tunnel, une barre de métal entre les mains. L’arme du délit. Décidément, il ne peut pas admettre qu’on lui ait préféré Valentin. Son frère lui a fait du tort en lui volant sa place, il va le payer ! Le déraillement va se produire peu après la sortie du tunnel, avant le passage à niveau.
La locomotive aborde maintenant l’entrée du tunnel. Elle disparaît, happée par le noir passage, faisant mugir longuement son sifflet. David se poste en aval, dans une courbe. Protégé des regards curieux, il occupe le meilleur endroit pour agir. Il tourne et retourne la barre entre ses mains. L’odeur du fer qui s’en dégage lui rappelle vaguement celle du sang et l’écœure. La vue de l’hémoglobine lui fait facilement tourner de l’œil ! David contemple l’instrument de sa vengeance et hésite un instant à exécuter son sombre projet, lourd de conséquences. Mais, en repensant au visage rayonnant de Valentin découvrant la loco, en le revoyant émerveillé devant ce cadeau magnifique, David oublie ses réticences. Il place le morceau de métal sur les rails. Les vibrations qu’il ressent au même moment indiquent que le convoi approche. Il est 16h26.
La motrice sort du tunnel. Un rayon de soleil l’arrose. La silhouette du conducteur se découpe dans la cabine. Dans quelques instants, il va être la victime impuissante d’un terrible accident.
Le train roule maintenant à vive allure ; il s’approche du piège de métal. David ne bouge plus, ne respire plus. Trop tard pour revenir en arrière, la locomotive ne peut plus éviter l’obstacle. Elle ne l’évite pas ! Elle percute de plein fouet le morceau de ferraille. C’est le déraillement.
Tout se passe très vite. La loco décolle, entraînant avec elle les deux premiers wagons. Au passage, David a le temps de saisir l’expression du visage de Valentin : regard incrédule, yeux agrandis par l’effroi, bouche déformée par un cri inarticulé. Puis la loco s’écrase au sol dans un bruit épouvantable. Elle entraîne sur son passage deux ou trois arbres. Quelques voitures, mal arrimées, sont éjectées ; presque tous les wagons se couchent sur la voie. Le fracas ne couvre pas les cris de douleur et de désespoir de Valentin. Il est 16h30.
David se redresse, regarde autour de lui. Personne ne l’a vu. Il s’éloigne rapidement de la voie ferrée. Le bonheur d’être vengé l’emporte sur le goût amer du remords. Les hurlements de Valentin déchirent le silence maintenant. La première personne à arriver sur les lieux du drame est une femme. Elle contemple la scène, et secoue la tête, désolée.
— Vous allez me rendre folle, les enfants, à tout le temps vous chamailler ! Si ça continue, vous n’aurez plus le droit de jouer au train électrique ! Allez faire votre goûter, maintenant.

PRIX

Image de Eté 2016
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Marie-dominique Beaufils · il y a
Effectivement, votre récit me rappelle le conte que j'ai créé "Warren et le papillon". Bienvenue dans mon monde imaginaire...
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Marie-Dominique. Bienvenue dans le mien !
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Didier Poussin · il y a
Abel et Cain
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Muriel Meunier · il y a
A peu près...
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Jean-Luc Ithié · il y a
Bravo pour la chute inattendue !
Vous avez mon vote.

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Marc. Bonne journée.
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Nadine Gazonneau · il y a
Essayer le style polar, vous allez faire un malheur. +1 de la part de Tilee auteur de "transparence" catégorie poème.
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Tilee. Je suis sur l'écriture d'un polar ! Bonne soirée.
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Pradoline · il y a
Muriel, vous êtes une experte du suspens. Une écriture maîtrisée, une histoire pleinement crédible. Vous amenez votre lecteur où vous voulez, et j'ai été, une fois de plus, décontenancée par la chute. Je suis heureuse de vous découvrir pleinement. Merci pour cet excellent moment de lecture.
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Muriel Meunier · il y a
Tout le plaisir est pour moi ! Merci.
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Yves Le Gouelan · il y a
Comme sur des rails, la fin avance masquée...
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Muriel Meunier · il y a
dans le train-train d'une journée ordinaire...
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Barbara V. · il y a
Oh la chute ! Grande maîtrise ! J'y ai vraiment cru, bravo.
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Barbara. Bonne journée.
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Nic 34 · il y a
Alors vous êtes une adaptatrice hors-pair et savez transposer....à quand un scénario? Film à suspens, thriller, vous feriez merveille!
Peut-être me répondrez-vous que vous en avez (aussi) déjà écrit?

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Muriel Meunier · il y a
Je suis auteur de romans : polar et historique. J'aimerais écrire des scenarii, mais je ne sais pas faire. L'édition est suffisamment compliquée, atteindre la télé est impossible !
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Nic 34 · il y a
Décidément, vous ne laissez de m'étonner! Encore une fois j'ai marché...à fond les manettes si je puis dire l!
Vous êtes très imaginative, tout le contraire de moi qui ne sais pratiquement raconter que du vécu.
Bravo et bonne chance, amicalement, Nicole

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Muriel Meunier · il y a
Bonjour Nicole. Merci à vous. Vécu ou non, le principal est d'écrire ! Mais, au fait, n'ai-je pas vécu tout ce que je raconte ?...
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Claire de Brume · il y a
Ouf !
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Muriel Meunier · il y a
Rassurée !
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