1
min

Le Délégué syndical

Image de Jack Alanda

Jack Alanda

221 lectures

7

Qualifié

29 janvier. Une journée pluvieuse.
Une matinée toute en chiffres, tableaux et diagrammes inutiles mais réclamés avec urgence. Puis enfin, une accalmie. Je m'enfonce dans mon fauteuil avec un bouquin d'Hemingway, Pour qui sonne le glas.
« Ses idées politiques étaient devenues, depuis quelque temps, aussi étroites et conformistes que celles d'un vieux bigot, et des expressions comme « ennemis du peuple » lui venaient à l'esprit sans qu'il prît guère la peine de les examiner. »

Hélas, un collègue entreprend de commenter l'actualité du jour. C'est un grand gaillard, puissamment chevelu. Sa crinière tente de dissimuler en vain une prometteuse calvitie au sommet du crâne, mais le cheveu domine, sale et pelliculeux. Dernier spécimen d'une longue lignée de révoltés de la fonction publique, il est le délégué syndical de la boutique. Froid et calculateur, il a toutes les qualités requises pour faire carrière dans la contestation de salon. C'est d'ailleurs dans le bureau de notre distinguée hiérarchie qu'il passe la majeure partie de son temps, souvent pour s'y régaler, en bonne compagnie, de pâtisseries confectionnées par lui-même.
Le voici qui évoque la convocation par la police d'un enfant de huit ans. « Pour apologie du terrorisme, précise-t-il. Avant de défendre « une décision légitime et rassurante ». Une école qui dénonce aux autorités policières une grave menace, n'est-ce pas la preuve d'une efficacité optimale de l'administration ? D'autant que le trublion aurait commis l'outrage de prononcer des mots interdits justement en pleine minute de silence. Blasphème ! Stupeur et consternation... »
Le voici qui s'emporte. Verbiages et logorrhée patriotiques. Dans son élan, il perd le contrôle de sa calvitie, des gouttelettes de sueur suintent de toutes parts à mesure que l'émotion dévore ce qu'il lui reste de raison. Dans sa caboche, rien de moins qu'une tempête.
Le voici à nu, dégoulinant d'humanisme bon teint et bavant de rage contre les ennemis de la nation. Naturellement, il vote à gauche. Ou croit le faire. Et surtout, il est Charlie.

* * *

Le jour décline. Je me replonge dans ma lecture.
— Il n'y a pas beaucoup de fascistes dans votre pays ?
— Il y en a beaucoup qui ne savent pas qu'ils sont fascistes, mais qui le découvriront le moment venu.

PRIX

Image de Printemps 2015
7

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chironimo
Chironimo · il y a
"qui le découvriront le moment venu"…hélas, trop tard pour nous! mon vote, et merci d'aller faire un tour du côté de mon quai:
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/quai-des-indes

·
Image de Frédérique Lechat-Lechat
Frédérique Lechat-Lechat · il y a
De Pour qui sonne le glas j'ai le souvenir des traces des fuyards dans la neige incongrue du mois d'août en Espagne. Le temps a effacé les autres traces, bien que le ressenti soit toujours prégnant. Il faudrait que je le relise ... La description décalée de votre délégué m'a bien fait rire, la capillaire particulièrement, permettant une belle mise en relief du thème abordé, grave et d'actualité. La brièveté du texte m'a paru donner au texte un rythme qui lui donne toute sa force. Merci pour cette lecture qui vaut au moins un vote ! Si vous passez par mon récit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/mort-dans-les-transports
·
Image de Alicia Bouffay
Alicia Bouffay · il y a
du potentiel...j'ai bien votre style, j'ai voté, mais je trouve que c'est trop court ! :)
·
Image de Jack Alanda
Jack Alanda · il y a
Oui, après coup je trouve trop court aussi. D'autant qu'il y avait tant à dire sur ce personnage et toute sa sueur...
·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Honnêtement, je ne ferai pas confiance à ce " surhomme"...Portrait au vitriol. Et sûrement en avons-nous rencontré ailleurs.. Bien vu!.+1.Si vous avez le temps, penchez-vous sur mon héroïne de "dette à l'italienne"...
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
un fascisme non assumé
pour un syndicaliste acharné
qui brasse conformisme et formules usés
comme un Don Quichotte sans idées^^
+1

·