Le déjeuner des canotiers

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde  [+]

J’ai bien fait de quitter ma chambre de bonne ! Avec ce beau soleil, quel dommage de rester enfermée. L’air est si doux qu’on en mangerait et le vin rosé m’a délié juste ce qu’il faut de timidité pour regarder droit dans les yeux le jeune homme assis en face de moi. Qu’il a fort beaux d’ailleurs, et une moustache canaille qui cache délicatement sa lèvre, comme une virgule de mystère...! Dommage que son discours soit si ennuyeux, si conventionnel. C’est vrai quoi, il y a des moments comme ça où on voudrait que tout arrive, que tout bascule. On voudrait rester accrocher aux yeux de l’autre pour ne pas s’y noyer trop vite... Mais je divague... Sans doute le résultat des quelques heures de liberté généreusement octroyées par ma patronne, Madame de St André. J’en ai tant rêvé que je voudrais que le temps s’arrête.
— Et toi, jolie rousse, que fais-tu dans la vie ? me demande mon compagnon du moment.
— Oh ! moi ? ! Je frotte, je ravaude, je cuisine chez les aristos et ...
Quel malotru ! Le voilà qui se lève saluer un ami sans me laisser terminer ma phrase ! C’est que je pose aussi moi, je n’ai même pas eu le temps de le lui dire ! Je pose pour les peintres de la ville. C’est ma planche de salut, mon exutoire. Et je me moque des regards torves des mégères du quartier qui m’appellent « la dévergondée » ! Moi ce que j’aime c’est entrer dans le cercle de lumière, faire tomber ma blouse de coton là, comme çà, d’un seul coup d’un seul et écouter le silence qui suit. Magique... Je prends la pose et je ferme les yeux. Je peux ne pas bouger pendant des heures. Ma récompense je sais que je l’aurais plus tard quand on recouvrira mon corps engourdi d’un doux peignoir de soie et que je verrais dans leurs yeux la flamme de l’inspiration ! Je n’ai peut-être pas d’instruction mais moi je serai dans les plus grands musées de France et surtout, j’aurai toujours vingt ans...
D’ailleurs j’aimerais approcher l’homme en chapeau haut de forme, debout derrière moi. On dit qu’il vient spécialement de Paris pour la lumière des bords de Marne. On dit qu’il a inventé une nouvelle façon de peindre. Regardez-moi ça comme il est entouré, que du beau monde ! Je veux en être, pas question de faire la boniche toute ma vie, me marier pour avoir trois quatre marmots accrochés à mes jupes ! Je veux être leur muse, écouter leurs débats sans fin, partager l’intensité de leurs vies, leur liberté de paroles. Fumer, boire jusqu’à plus soif, refaire le monde, m’endormir dans les odeurs de térébenthine. Bref, ne jamais rentrer dans le rang mais faire la nique aux biens pensants.
— Excusez-moi Mademoiselle de vous déranger dans vos rêveries mais je suis peintre et je cherche un modèle, accepteriez-vous de poser pour moi ?
C’est l’homme au chapeau, celui de Paris ! Il me glisse sa carte dans la main. Quelle intensité dans le regard... j’en suis toute chose... Mais déjà ses amis l’appellent :
— Eh ! Renoir ! On va faire un tour en barque ?

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