Le déclic

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Ce bon vieux docteur Jaffor ne s’était pas trompé. Il lui avait fait prendre rendez-vous avec un confrère. Loin d’être aussi chaleureux, ce dernier s’était penché vers elle et avait posé sur son bureau en acajou les résultats de sa biopsie.
Elle se tenait droite, le dos bien calé, guettant un signe réconfortant pour atténuer son angoisse. Elle avait étonnamment bien dormi et dans ses rêves, elle avait de nouveau quinze ans et dévalait la rue sur son vélo, sa chevelure flottant derrière elle.
Elle ne se rappelait plus grand chose de cette conversation de la veille, dans l’impeccable et si froid cabinet.
24 heures avaient passé et elle était en train de tailler ses rosiers quand l’évidence l’avait frappée de plein fouet. Elle venait de se piquer et la douleur couplée à la vue du sang avaient fait comme un électrochoc.
Envahissement ganglionnaire, séances de chimio.
Une boule se forma dans sa gorge alors qu’elle réalisait son état. Elle qui n’était jamais malade, qui n’avait même jamais été hospitalisée, était en train de développer un cancer du sein.
J’ai à peine 32 ans. Je ne suis plus la fille ni la sœur de quelqu’un et ne serais la mère de personne.
Avait-elle seulement la force de combattre ? Pour qui se battrait-elle ? Est-ce que ça en valait la peine ?
Dans son vieil album photo, elle pouvait voir combien elle et sa sœur avaient été aimées. Il y avait de ça une éternité. Quand sa sœur vivait toujours et n’avait pas été percutée par un chauffard, un soir d’été. Après son décès, elle avait pris la fuite. Le chagrin de ses parents était trop lourd à porter. Le sien avait annihilé tout le reste. S’éloigner d’eux lui avait permis de tout recommencer et faire semblant que sa vie était lisse.
Sa peau lisse laissait percevoir, au toucher une petite grosseur. Elle n’avait pas voulu s’inquiéter. Faire l’autruche, ça c’était facile. Petite grosseur, mais maligne.
Elle ne s’était pas inquiétée outre mesure. Mais ce bon vieux docteur Jaffor s’était inquiété pour deux. Et de sa voix douce, de lui dire :
— Vos parents habitent toujours dans leur petite maison. Ils vieillissent bien mais vous leur manquez tant. Ils vous soutiendront dans cette épreuve. L’amour des siens fait partie du processus de guérison. C’est très important.
Elle se leva doucement et laissa tomber son sécateur dans l'herbe. Elle sortit de son jardinet, portant encore ses sabots et sa blouse pour jardiner. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine. Cette poitrine où se creusait un mal qui la consumerait toute entière. Un mal qui lui faisait peur et la terrifiait.
Quand elle était petite, elle avait peur du monstre caché dans son placard. Dans le noir de sa chambre, elle le sentait tapi derrière la porte, prêt à la dévorer. Avec sa sœur, elle appelait leurs parents en renforts, hurlant que le monstre était là. Leur mère arrivait de sa démarche calme et gracieuse et avec patience, ouvrait le placard et leur montrait qu’il était vide.
Il n'y avait plus de monstre dans son placard mais une maladie sournoise dans son corps. Elle avait envie d'appeler à l'aide, comme quand elle avait 8 ans et que son cœur tambourinait de peur dans sa poitrine.
La porte d’entrée avait été repeinte. Son père, sans doute. Elle l’imaginait, le pinceau à la main, sifflotant en rythme.
Dieu comme ses parents lui avaient manqué !
Elle caressa le loquet sans oser frapper. Dans cette maison, deux petites filles étaient nées et avaient vécu une enfance heureuse, choyées et chéries. Elle n’avait pas oublié. Mais son chagrin avait occulté cet amour. La douleur l’avait éloignée des siens.
L'une des petites filles était partie bien trop tôt et l’autre s’était noyée dans son chagrin.
Alors que sa main se levait pour toquer, la porte s'ouvrit.
En une seconde, elle était redevenue la petite fille revenant de chez l’épicier avec un pot de sauce tomate et un kilo de sucre.
Le visage de sa mère n’avait pas changé, en dix ans. C’était toujours le visage de la douceur et de l'amour. C’était toujours cette poitrine si douce et ce giron si réconfortant.
Elle avait juste envie de dire :
— Maman, j’ai peur. Je vais peut-être mourir...
Mais au lieu de cela, elle se réfugia dans les bras maternels et lorsque ceux si se refermèrent sur elle pour l’éteindre, elle sut qu'il n'y avait pas plus bel endroit sur terre.
C’était le jour d’après l'annonce de son cancer.
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