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Le danseur

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FINALISTE
Sélection Jury

À Eduardo Guerrero, danseur de flamenco


Il danse seul. Mais ne l’est pas. Deux chanteurs et trois musiciens l’accompagnent. Ils ne sont pas ses faire-valoir, mais une extension qui lui donne une dimension suprahumaine. Le premier tableau éclaire son torse nu, si musclé que la salle gronde : admiration sourde de chacun, réprimée par la nécessaire retenue de tous. Puis les assis se calment ; l’homme debout commence à danser. Lui sait. Que son corps parfait n’est rien, une illusion passagère, qui s’éteindra avec la lumière. Non, pour emporter la salle, il doit aller au bout de son art, conduire le public à l’impossible, que plus aucun spectateur ne puisse penser qu’il est un homme comme tout le monde. Dans le halo lumineux, les cheveux longs et dénoués, il a à dessein soigné sa figure christique. Il apparaît, c’est le sens des premiers instants. La voix des deux chanteurs cerne son corps qui se déploie, se cabre et s’élance. Échauffement chorégraphié, qui ne dissimule rien d’une anatomie sculptée par des années de discipline, des heures de talent, amplifié par l’exercice. La lumière s’éteint. Fin de vingt minutes d’un début magistral, dont le public craint qu’elles aient épuisé l’artiste. Une heure vingt, vérifient les spectateurs sur le programme. « Il ne pourra jamais tenir », entend-on dans les rangs. Un des deux chanteurs s’avance, le coffre imposant. Pourtant la salle l’observe avec circonspection. Comment ose-t-il, après le danseur ? Mais sa voix s’élève, lente et envoûtante. Elle est comme un cri, celui du danseur qui derrière le rideau force son corps au repos. On ne se moque plus, conscient qu’il s’agit d’une liturgie, dont le chant, la musique et la danse sont les règles précises. Il revient, des fleurs brodées sur une combinaison ajustée. Quelle fatigue ? Il s’envole à nouveau, ses compagnons l’interpellent. Leur voix, leur instrument sont au service du grand corps qui se nourrit de leur soutien. La salle est ébahie, maladroite, applaudit quand elle devrait se taire. Mais c’est si beau qu’il faut bien le dire. Nouveau simulacre de pause. Le deuxième chanteur entre, mince, élégant ; la salle attend un aimable interlude, elle entend une voix qui déchire l’espace, dans un rugissement de félin. La graduation est savante, qui concentre le public : plus personne ne tousse, ou regarde de côté. Mille corps ferment les yeux, laissant la voix les pénétrer pour accueillir à nouveau le danseur. Cette fois il est en noir et or, les cheveux tirés et ramenés en boule sur son crâne. Il est détendu. Et s’il avait un jumeau ? Qui expliquerait cette déroutante amnésie de fatigue ? Si tout était irréel ? Une hypnose collective, pour un spectacle virtuel, dont la folle intensité serait dès lors artificielle ? Le jumeau danse, et le public, vaincu, s’abandonne, bientôt familier de l’extrême, qu’il réclame désormais, sans pitié. Acclamations, qui sont autant d’injonctions. Il n’y a pas d’entracte, surtout ne pas faire tomber la fièvre. La salle, comme le danseur, doit parvenir à l’explosion finale. Dernière éclipse ; le spectacle pourrait s’achever là, comme il aurait pu le faire à la fin de chaque mouvement. La surenchère physique distord le temps. L’effort est si dense que chaque seconde devient heure, que le spectateur a si mal à la performance du danseur qu’il le voit comme un marathonien, dont les derniers mètres le placent au bord de la chute. Mais il se relève, et rentre encore, cette fois tout de rouge vêtu, les cheveux lâchés. Ses chaussures à talon entament une ultime sarabande. Quand il s’arrête enfin, au terme d’une insoutenable envolée, la salle est comme une digue qui se rompt. Un à un les rangs se lèvent, gigantesque domino de ferveur à l’adresse de l’homme en rouge, qui sourit, présente un à un les complices de sa folie. Il est transfiguré. Ces hommes, ces femmes qui se lèvent, l’applaudissent jusqu’à la douleur, hurlent leur admiration, sont comme un seul corps, qu’il s’était promis de conquérir. Il l’a fait au-delà de son art, et ressent la paix absolue du triomphe. Le public, lui, est épuisé.

PRIX

Image de Automne 2018
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Epicurien78 · il y a
Eh bien, un texte de 2 minutes de lectures (un peu plus...) contre 1h20 de danse. Un texte intense... Oui, on lit tout d'un trait comme en apnée, et on en ressort charmé... et épuisé ! :))
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Adjibaba · il y a
Magnifique.
Bravo!

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Fred Panassac · il y a
Le récit exalte l’art sublime du danseur et la magie du chant.
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Dranem · il y a
Un récit qui m'entraine vers le dernier film de Carlos Saura : Flamenco !
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Moniroje · il y a
Les mots ont fixé la magie de l'artiste.
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Ginette Vijaya · il y a
Très beau moment de danses . Merci pour ces pas vibrants .
Bonne chance et bonne finale .

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Jcjr · il y a
J'avais aimé ce danseur et sa capacité à se dépasser pour son public. Je revote avec plaisir. Viendriez-vous soutenir "le bilan" dans cette finale.....
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Thierry Zaman · il y a
tres beau
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci !
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Luce des prés · il y a
Belle finale !
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour votre soutien.
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Loodmer · il y a
Un récit vibrant sur un art qui n'a peut-être son égal que dans le tango
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Ernestinemontblanc · il y a
Un vibrant merci !
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