Le Dalton rose

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Difficile de faire mieux aujourd’hui. Excédé, il est parti s’allonger dans la chambre. L’après-midi avance ; le déjeuner est à peine terminé, la vaisselle rincée mais encore humide. Elle n’a pas de temps à perdre. Elle a planifié beaucoup de choses cet après-midi et ces quatre heures avant le soir lui appartiennent. Elle va sortir. Elle range les papiers qui traînent sur le bureau ; il faut toujours que tout soit impeccable pour qu’elle ait l’esprit tranquille. L’ordre dans l’appartement la libère de ses embouteillages intérieurs. 
Il reste encore le linge à étendre. Il n’aura qu’à s’en occuper !
Il neigeait hier soir, et elle a dû rentrer seule du cinéma. Un film romantique, mais convenu, avait contenu la grogne du soir. Il la fatigue. La chanson du générique trottine dans sa tête alors qu’elle mélange distraitement des papiers, comme un jeu de cartes qu’on assouplit avant la prochaine partie de tarot.

Elle va sortir, c’est décidé. Et ce temps-là sera pour elle. Elle va descendre vers les boutiques de vêtements en bas de la place, elle a besoin d’un pull. Il va encore lui dire qu’il n’y a plus la place dans les placards pour d’autres vêtements. Elle va s’installer dans le café sur la place, commander un expresso et laisser le temps s’écouler sans intervenir. S’envelopper du brouhaha soyeux des conversations alentours, capter une remarque qui vagabonde, une toux qui part en trompette. Baigner ses yeux dans l’agitation décidée des passants qui circulent devant le bar, aussi affairés que des poissons dans un aquarium. Tous semblent savoir précisément ce qu’ils auront à faire dans les minutes qui arrivent.

Il est dans la chambre, il l’attend. Elle se lasse de ces journées qui se répètent, des disputes qui ne sont plus des chamailleries, des petits échecs et des non-dits. Il lui arrive de penser que, sans lui, elle serait libre. Elle se rêve seule de plus en plus souvent. Autrefois, ils étaient inséparables, inlassablement collés l’un à l’autre ; quatre pieds, quatre oreilles, quatre mains et deux têtes, indissociables où qu’ils aillent, du coin cuisine aux rivages agités du Pacifique sud. Aujourd’hui, elle prend la houle et les embruns et laisse son corps travailler sous les effets du froid et du vent sans chercher son approbation ni se réjouir de ce qu’il lui répondra. Elle préfère s’imaginer seule, laisser le hasard jouer son rôle dans les événements qui viendront, plutôt que de penser à eux deux. Surtout depuis la maladie. Depuis le K… Depuis qu’elle a eu un cancer.

Pourtant, elle ne s’est jamais sentie plus elle-même que dans ce coin cuisine ou aux confins du Pacifique sud. Il avait suffi d’un instant, une nuit. Ils s’étaient retrouvés dans son petit appartement de guingois, plus proche de la soupente que du loft. Il était tard, ils étaient sortis, avaient discuté et avaient marché dans la ville en bons amis, sans se rendre compte des heures qui passaient, comme tant de jeunes gens de vingt-cinq ans.
Elle se débarbouillait au robinet avant d’aller se coucher ; tout baignait dans le silence, lui respirait déjà comme un dormeur. Elle se frottait le visage, dans ce calme nocturne qui la laissait seule face à ses craintes et ses peurs. Elle était déjà en chemise de nuit. Longtemps elle resta suspendue au-dessus du lavabo, dans cet état instable entre présence et vide, trop effrayée pour faire le premier pas. L’atmosphère nocturne l’enveloppait, la maintenait dans cet équilibre instable entre décision et indécision. Elle se mit alors à courir. Ses petits pas dans l’espace exigu de la soupente lui parurent des foulées gigantesques et elle se jeta dans ses bras, à corps perdu. Non, il ne dormait pas. Il lui retira sa chemise de nuit prestement en s’exclamant : « Ça suffit cette tenue de bagnard ! ». C’était une liquette à grandes rayures horizontales rose et blanches. « On dirait l’un des frères Dalton ». Un Dalton rose. Un pink Dalton. Cette nuit-là, ils plongèrent ensemble dans un enchevêtrement de peaux et d’os, et ne se quittèrent plus. Jamais plus elle ne remit la chemise de nuit de pink Dalton. Elle ne dormit plus que nue, et ensemble ils parcoururent le monde, l’existence et les années. Elle avait décidé cette nuit, en un instant, qu’il en serait ainsi. 

D’une main molle, elle abandonne les papiers sur le bureau, regarde le manteau qu’elle avait sorti du dressing puis marche vers la porte de la chambre, les doigts tendus vers la poignée.

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