Le cycle de la vie

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Image de Automne 2014
Comment te dire qu’à trente ans je ne t’envisage toujours pas, que j’hésite à te remplacer par un animal de compagnie, un husky, un chihuahua, je n’ai pas encore fait mon choix.
Comment te dire que la vue d’un nourrisson n’évoque en moi aucune compassion, que si tes cousins sont plus vieux c’est que leurs parents ont été bien plus courageux.
Tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu, tu mets sur mon chemin des gens heureux, mais je ne suis pas dupe, je sais que si l’on creuse un peu...
Pourtant, ton père, je l’ai rencontré plusieurs fois. T’aurais pu être blond, brun ou même roux mais à l’école les gosses t’auraient jeté des cailloux.
Et si un jour j’évoque l’horloge biologique, saisis ta chance, ce sera l’unique.
Je te prendrai en photo, je publierai sur les réseaux sociaux. Je raconterai que tu as le cul tout irrité, que tu viens de vomir ta purée.
Je t’écouterai me raconter qu’on t’a piqué ton goûter et comme il faut donner l’exemple je t’apprendrai à pardonner alors que j’aurai juste envie de te venger : « Dis-moi qui c’est, je te promets, je vais l’attendre à la sortie, j’appellerai quelques amis. »
Je voudrai t’apprendre tout ce que je sais mais tu ne me croiras jamais.
De toute façon je perdrai toute crédibilité le jour où je te raconterai que quand j’avais ton âge Internet n’existait pas... Tu vois tu ne m’écoutes pas !
Comment te dire que mon leitmotiv est celui-ci : « Ce n’est pas faire un cadeau à quelqu’un que de lui donner la vie. » Disons que je t’évite un paquet d’ennuis.
Tu ne sauras jamais qu’à cause de toi avec ton père on a failli se séparer, lui te voulait, moi j’hésitais. Bien sûr, je ne t’en parlerai pas, tu apprendras la culpabilité autrement, tu verras c’est perturbant.
Tu penseras que je suis programmée pour t’amener à ton cours de karaté de danse ou de poney mais la vérité c’est que ça me fait chier, il y avait un truc bien à la télé !
Tu ne liras pas dans mes yeux que je n’en peux plus, à quel point je suis abattue parce que papa est parti avec la voisine de palier, non ça on n’a pas le droit d’en parler, vas-y fais voir ton cahier on va colorier Mickey.
Comment ne pas t’interdire toutes les conneries que j’ai faites, j’ai beau me dire que celles dont je me suis sortie m’ont fait avancer, j’aurai tellement envie de t’épargner, de t'aider à réaliser que t’as des leçons à en tirer.
Je ne te dirai pas que la vie c’est dur, tu l’apprendras tout seul c’est sûr !
Et encore ne te plains pas il y aura pire que toi mais pour comprendre cet argument il faudra que tu apprennes à relativiser sérieusement.
Et attends de rencontrer la frustration, la jalousie ! Même la passion ou l’euphorie ne font pas le poids face à l’ennui.
Il paraît que je t’aimerai quand même, qu’avec toi j’accoucherai d’un instinct maternel jusqu’à présent bien caché, qu’un amour inconditionnel me fera oublier les dilemmes et la flemme.
Alors t’as vu t’as la pression, t’as intérêt d’être bon. Je te trouverai un joli prénom, j’espère qu’il te plaira, on va commencer par là.

Aujourd’hui j’ai quatre-vingts ans, je ne pensais pas vivre aussi longtemps. Tu pousses avec bienveillance mon fauteuil roulant dans le parc de la résidence. Il fait doux, les fleurs répandent dans l’air leur pollen allergisant. Je sens le vent dans mes cheveux gris, j’ai perdu tous mes amis. Mais toi t’es là. Et dire qu’à trente ans je ne t’envisageais toujours pas.

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