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Le Cri sourd

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Rebekah Babajee

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« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. »

Le brouillard de ce matin froid me gêne.

J’avance les yeux fermés...

Je fais l’effort de me débarrasser de cette amblyopie. En vain. Mon nez arrive à faire preuve de bon sens. Je sens le cheval. Une voix au loin s’écrie : « Voici la fille du Centaure, rattrapons-la ». J’adore me promener dans le camp ennemi car le paysage donne envie de s’y perdre. Aujourd’hui, je me suis lancée un défi : celui d’aller plus loin pour la deuxième fois, vers les Volcans d’Iopys. Ces volcans sont redoutables de par leur lave ardente et ses habitants, qui volent avec vitesse et rage. J’essaie de galoper vers le Mont Pholoé de toutes mes forces alors que les ennemis de mon père me poursuivent. Ces dragons volants avaient durant tout le combat avec mon père été les derniers à ne pas réussir le duel. Ils ont réussi la deuxième fois avec tact, en imposant un brouillard aveugle dans le pays. Même si mon père avait la ténacité du taureau, il n’arrivait pas à gérer la bataille comme il le faisait si bien. Le bouilli de la lave sous ses pattes ne faisait qu’empirer la situation. D’un seul grand coup d’aile, Antarxulacx, le Maître dragon tua ce Centaure invincible devant moi...

La course est rapide. Elle se termine à temps comme je franchis la ligne de squelettes de mes ancêtres. Si quelqu’un franchit la barre, la guerre recommencera. Les dragons volants rendent hommage à ces squelettes avant de souffler la fumée par le nez et reprennent la voie qui mène vers leur demeure. Les morts sont dans notre monde des êtres qui ne se séparent jamais de leur Terre. C’est le scénario répétitif de mon rêve. Je connais tous ces lieux de passage à l’aveugle car l’aventure et moi sommes indissociables. Heureusement qu’aujourd’hui j’ai pu m’échapper à temps, sinon, je me retrouverais au tribunal des Mi-Corps.

Avec un peu d’effort, je retrouve peu à peu la vue...
Des gouttelettes de sueur tombent de mon front. La plus grosse goutte forme une ondulation au-dessus de cette rivière dans laquelle je me regarde. Stupéfiée, je pose une de mes pattes sur l’eau et me voilà dans le Néant. Le lieu tant rêvé, vers lequel je me dirigeais. Ce Néant porte une blancheur transparente. Face à sa grandeur, je tente de lui parler. Aucune réponse. Mon écho fait l’effet boomerang. Une vapeur blanche s’élève. Je ne veux surtout pas sortir du calme qui m’envahit de plus. Une harpe résonne de loin et me berce de sa mélodie enchanteresse.

Statique...

Vidée de mes esprits, je tente de repérer mon entourage sans pour autant pouvoir bouger la nuque. Je me sens muette, sourde et aveugle. Mon esprit vague et je sens que mon inconscient pénètre encore plus dans cette sorte d’escaliers aux couleurs de Salvador Dali. Ces escaliers sont interminables. Je me vois tomber par le dos juste au milieu de ces escaliers qui font partie d’une tour. En face de moi, tout en haut, c’est le néant, le monde désert. En tombant, je réalise que sur chaque étage, il y a une personne qui me surveille, c’est le même visage mais la présentation en est différente. Il y a tantôt ce magnifique visage aux lueurs d’ange et par la suite, en pénétrant de plus en plus dans cet escalier, l’obscurité change ce visage et désormais, cet homme porte des cornes de bélier. Sa main essaie de me rattraper et je n’ose cligner les yeux. Il hurle de colère de sa gueule béante et je peux distinguer de la bave saignante. Le monde désert s’éloigne de plus bel en perspective alors que moi, je descends rapidement dans le gouffre qui sent le lithium. Je me remets sur pieds et seul un galet grandeur Mercure me soutient. Un feu brûlant s’empare de moi.

Le Noir habille ce lieu.

« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. »

Je suis dans le noir, les yeux ouverts. Une lumière incandescente allant d’un rouge vif au mauve prononcé apparaît. Une silhouette m’étrangle. Ma peur me fait bouger mais mes pieds sont ligotés. Ce bélier m’a suivi tout au long de mon rêve et il est présent devant moi. C’est une horreur de le voir ainsi avec des dents sales, une chaîne de têtes de morts autour du cou et ses griffes m’attaquent l’œsophage. Il me parle. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Seules ses lèvres bougent. Ce démon ne me quitte pas. La fumée de la mort est autour de mon lit. Ma respiration est de plus en plus saccadée. Je n’en peux plus. Je m’étouffe. Je crie de toutes mes forces. Je suis bloquée. Sortez-moi de là ! Mes supplications sont une pénitence. Sa main est posée sur mes omoplates. Il veut me tuer. J’appelle à l’aide. Personne. Je hurle en pleurant. Je ne m’entends pas. La douleur m’est pesante. Cette fois, je prends conscience que mes cris ne portent pas ma voix. Personne ne peut les entendre. Je crie une dernière fois en me relevant.
Je me réveille, hébétée, confuse...

La paralysie du sommeil est une hantise.
D’un moment à l’autre, j’ai basculé entre deux mondes : celui du Rêve et celui du Réveil. Réagir ou agir en étant emprisonnée entre les deux est un leurre. Rencontrer des démons ou des êtres méconnaissables est hallucinant.

Voilà l’ironie brusque du sommeil.
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