Le cri des apparences

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Après avoir exploré les montagnes en professionnel de la randonnée il est temps pour moi d'essayer de déchiffrer mes cartes intérieures pour y chercher des sommets encore plus beaux et plus  [+]

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Maman dit que c’est beau, le Wisconsin. Petit frère, ajuste bien ton col, regarde dans la vitre de cette maison en bois, fais comme moi. Tant que nous longerons une rivière, nous serons toujours propres, il a dit, papa. Elles n’ont pas été faites pour nous, c’est nous qui sommes faits pour elles, qu’il dit, il dit même que nous et elles, c’est pareil, puisqu’on peut se voir dedans. Il dit que nous sommes partout et que partout se cache au fond de nous. Bien sûr, papa, il veut pas qu’on soit tristes…

La route, elle fait de nous des grands, tu sais, un enfant qui ne joue pas, c’est plus tout à fait un enfant, je suis sûr… Même nos yeux ne savent plus jouer, regarde, ils ne savent plus… Maman dit que c’est beau, le Wisconsin, que c’est le pays de nos rêves, que quand t’as plus rien du tout, il faut rêver, elle a dit. Papa il sait pas trop nous habiller, hein, tu as vu, mais nous on sait, maintenant petit frère, fais comme moi. Le principal, c’est d’avoir des habits bien boutonnés, elle a dit, maman, même s’ils sont un tout petit peu déchirés.

Elle me parle, tu sais, maman, petit frère. Elle dit que c’est beau, le Wisconsin. Elle a dit qu’elle te parlerait aussi quand on arrivera au bout de la route, là-bas. Alors il faut que tu t’accroches toujours bien, et que tu ne tombes pas quand le chariot passe dans un trou. Charlie, il dit que les routes n’ont pas de bout et que c’est juste comme de longs lits où la poussière dort. Il dit que la poussière, c’est pas vraiment de la crasse, que c’est comme un nuage d’or quand le soleil il la regarde s’envoler, quand elle a peur d’être écrasée par les sabots du cheval blanc du vieux Sam. Il a raison, Charlie. Il dit que tout est beau si tu sais bien regarder, et qu’il faut apprendre à regarder. Un soir, il m’a dit que j’étais un peu jolie, mais dans la classe de Miss Sheridan il regardait toujours Brenda Livermore, alors je sais pas si c’est vrai, car elle est moche comme un chapeau mou.

Les gens d’ici ils sont gentils, t’as vu, ils nous ont donné des pommes qu’ils avaient cachées à la saison des pommes, et des raisins noirs cachés à la saison des raisins, ici il y a plein de saisons, et dans le Wisconsin encore plus, c’est sûr. Charlie, il dit qu’il faut toujours se regarder pour voir si qu’on existe, il dit ça… Moi, je dis toujours ce que disent les autres, je sais pas dire, moi, je sais qu’écouter, écouter beaucoup, et répéter. Papa, il a dit que le vent c’est lui qui porte les oiseaux dans leurs maisons en haut des arbres, et que nous aussi on doit le suivre et s’arrêter quand il s’endort. Il chante des chansons, le vent, on le voit pas, mais il nous touche. Charlie, lui, il dit que le vent, y’en a des grands et des petits, que c’est comme une famille et que parfois le papa vent, il crie sur les bébés vents à faire se pencher les arbres, quand ils se sont trompés en soufflant vers le lac Michigan.

Voilà, nous sommes prêts, petit frère. Papa, il dit que Wisconsin ça veut dire « l’endroit de la pierre rouge », c’est beau le rouge, maman elle dit que c’est beau, le Wisconsin. Avant qu’elle tombe toute morte de fatigue dans la poussière de la route, elle disait déjà qu’il fallait trouver du travail là-bas, alors papa il a dit qu’on irait, dans le Wisconsin, et on ira. Voilà, on est bien beaux, petit frère, maman elle dit qu’il faut étouffer le cri des apparences, et qu’alors plus rien ne peut plus nous arriver. On sourira à nouveau, dans le Wisconsin, on redeviendra peut-être des enfants, c’était si amusant, tu te rappelles, quand on courait dans le jardin pour faire voler les papillons… Charlie, il dit ça aussi, qu’on sourira jusqu’à tout oublier. Ses parents iront là où papa ira, ils ont dit, alors je suis bien contente, tu sais je l’aime bien, Charlie, surtout ne lui dis pas, et maman elle dit qu’elle nous attend là-bas, moi je la crois toujours. Ici, devant la vitre de cette maison qui nous prête ses grands yeux de verre aux longs cils de bois, nous ne sommes que le pâle reflet de nous-mêmes.

À Dorothea Lange, photographe de la Grande Dépression aux États-Unis dans les années 30 cette libre interprétation de l’une de ses nombreuses photos de ceux que l’on appela « the migrants ».

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André Page  Commentaire de l'auteur · il y a
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F. Gouelan · il y a
Sur les chemins de nos vies, on soulève la poussière et peut-être que la poussière nous soulève aussi. Elle nous apprend à voir autrement.
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Zouzou Zouzou · il y a
Le regard d'un enfant en dit souvent très long !
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Lea Prinnseth · il y a
ça plaira à mon amie Nancy du... Wisconsin!
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Armand Armandl · il y a
Un texte envoûtant.
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Léna Bernacez · il y a
L'exposition à Paris était émouvante.
Ce texte est beau.
Merci
L

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S EN · il y a
J'ai beaucoup aimé lire dans ce texte l'innocence de cette petite cheminant sur la route; une innocence bien rendue avec le travail du discours interne , les mots répétés et les tournures employées.

C'est sublime, André.

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Julien1965 · il y a
Quel beau texte. Sensible, prenant, à l'écoute dès les premiers mots, à cette voix, à ce regard d'enfant, balloté lui et sa famille, par la crise... Merci à vous !
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Gisny · il y a
Emouvant votre texte. La vraie misère reste discrète et nous touche infiniment.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un chemin de poussière et de misère, que transcendent l'émotion et le regard d'une enfant.

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