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Le crépuscule du fou

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Didier Lemoine

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— Un regard, un café, quelques mots, et puis c'est peut-être le début d'une belle histoire non ?
Voilà comment Mat avait tenté de séduire Rose, la pulpeuse écrivaine de la rue Danielle Casanova, tout un programme. L'accroche cœur eut lieu dans un petit bistrot, à quelques mètres de l'appartement de Rose. Mat aimait faire du charme au hasard, cette fois-ci il se prit les pieds dans son propre piège.
Il eut pu en faire des tonnes ensuite, mais il se contenta de ça ! De cette phrase banale qu’il prononça sur le coup comme il en prononça tant d’autres. Mat était un jeune homme brillant. Un banlieusard plein de vie et de folie parfois démonstrative. Rose était une poétesse un peu bourgeoise, « cambrée » de plaisir, aux portes de la place Vendôme et de ses bijoux de joaillerie.
Rien ne semblait pouvoir les réunir, mais pourtant, ce simple regard, ce petit café, et ces quelques mots firent leur œuvre. Le charme dévastateur de Rose transforma très vite le souffle aérien de Mat en un asthme amoureux et incurable. Son existence de champion de la tirade improbable, devint une sorte de procession au chevet de sa lumineuse étoile, croisée dans un ciel uniformément bleu.
— Tu sais mon cher Mat, je suis certaine que tu vas t'éprendre de moi, mais il ne le faut pas !
Tels furent les conseils avisés de l'artiste, à celui qu'elle condamnait déjà au pire. Il n’entendit rien. Il ne comprit rien. Il ne tenu compte de rien. Malgré tout, leur rencontre leur offrit des instants inoubliables. Des fruits magnifiques, mûris de baisers, de caresses, de tendresses, de nuits féeriques. L'impossible union devint alors une alliance frissonnante, comme celle de deux êtres insensés et débordant d'un amour inévitablement épuisable. Rose n'avait pas l'intention de faire souffrir Mat. Pour autant, elle n'éprouvait pas non plus le besoin de le garder près d'elle toute une vie. Cet accord de principe ne plaisait qu'à elle seule. Lui, se voyait attaché à ses jolies chevilles pendant une durée indéterminée. Il se voyait la chérir, la protéger, ad vitam aeternam, comme le font tous ces acteurs dans les films à l'eau de... rose.
Mat était en danger.
Il respirait Rose.
Il l'a aimée si fort que chacune de ses heures passées près d'elle devenait un immense sourire. Mais elle était sur une autre planète, la planète des esprits libres. Elle, elle ne voulait que profiter de partages, de moments insolites, de tendresses précieuses et passagères.
La folie joyeuse de Mat se fit rare.
La bourgeoisie de Rose se fit de plus en plus présente. Mat changeait à vue d'œil pendant que Rose réactivait inexorablement son trait de caractère principal. Quand ils se baladaient, l'endroit choisi était une idée de Rose. Quand ils allaient au restaurant, c'était un menu proposé par Rose. Quand ils allaient au cinéma, c'était pour voir un film plébiscité par Rose. Tout était « Rosé », Mat suivait le mouvement sans s'apercevoir qu'il n'était plus lui-même. La longue agonie de Mat, un homme en détresse, pouvait commencer. Il se mit à compter au nombre de jours près la durée effective de leur duo. Il ne voulait pas entendre les émotions mitigées de sa compagne amusée. Il ne voulait pas croire que la fin s'approcherait quoi qu'il puisse faire. Mat était réellement devenu fou, fou d'amour pour cette femme chaleureuse et intelligente. Cette colombe qui décida de prendre son envol, comme elle lui en avait fait part depuis longtemps. Il eut beau se mettre à genoux. Il eut beau lui dire qu'elle se trompait de route. Il eut beau lui écrire des lettres et des lettres, rien n'y fit. Mat se retrouva seul face à son reflet. Seul face au miroir dans lequel il ne se reconnaissait plus. Parfois il repensa aux meilleurs moments partagés avec Rose. Il sentait en lui comme un vide au creux de l'estomac, une douleur insoutenable qui lui parcourait les entrailles. Rose disparut. Il ne la revit jamais. Mat fit bien quelques tours du côté de la rue Casanova, au numéro 28 précisément, et de la place Vendôme tout entière, en vain. Il vint même tous les matins boire un café dans le petit bistrot de leur première rencontre. Il alla de toutes ses forces jusqu'à élire domicile dans cette fameuse rue Casanova... Rien ne put ni le rassurer, ni le guérir. Rose ne réapparut donc jamais. Seul avec son âme tourmentée, Mat essaya bien de se maintenir à la lumière, mais le crépuscule du fou sonna à sa porte.
Cette envie contre laquelle on ne peut pas lutter. Ce besoin de s'enfuir là où la douleur n'existe pas ou plus. En général, ce crépuscule-là se penche sur celui qui a tout essayé pour sortir la tête de l’eau, sans y parvenir. Aujourd’hui, Mat est libéré, mais Rose est libre. L’espoir n’est pas crépusculaire, il est juste imaginaire. Mat sombre petit à petit. Ses amis s’opposent à sa chute. Ils se relaient à son chevet, mais rien ne peut le consoler de l’absence de Rose. Sur une page blanche, il se mit à additionner les mots.
Le titre de son opus : Le Crépuscule du fou.
Il raconte ainsi son histoire merveilleuse avec sa jolie Rose. Il décrit la douceur de sa fleur mais aussi les épines hérissées sur sa tige, comme les aspérités du mal qu’elle lui a fait. Il décrit le manque d'elle comme une symphonie inachevée. La douleur comme un requiem aux notes sombres survolant sa belle. Il envahit son espace des frasques de Rose, au nom de souvenirs indélébiles et inégalables. Rien ne l’empêchera d’écrire, pas même la volonté de ses proches qui le poussent à ne plus s’autoflageller. Écrire est devenu plus fort que tout. Une thérapie irrésistible et délirante parfois, jusqu’à offrir à Rose la qualité d’artiste qu’elle n’a pas. Jusqu’à la vénérer comme une personne sans défaut, sans responsabilité dans l’échec de leur amour incontrôlable. Il entre gentiment dans le personnage du héros malheureux. Il devient la sueur du travail mal abouti. Il devient le cœur du crépuscule du fou... Il est le crépuscule du fou !

PRIX

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RAC · il y a
Très bien écrit et bien amené ! Un mal pour un bien en finalité ?! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Pascal Gos · il y a
un joli texte que l'on lit facilement. Une belle aventure. Merci.
Didier, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Felix CULPA · il y a
Cela me rappelle d'anciennes aventures tellement vous collez à la réalité ! Je vote pour vous et je m'abonne ! Merci de passer lire mes deux textes en concours https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Utilisateur désactivé · il y a
Texte de passion passionnant, qui correspond à de nombreuses histoires vécues et pose l'éternelle question de l'aventure amoureuse sans souffrances puis du doeuil impossible lorsque l'on a vécu ce qui paraissait impossible. Heureusement cela ne finit pas comme dans Carmen !!!!
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JACB · il y a
Si J'abonde au commentaire de Francine je comprends aussi qu'un ausi beau délire effeuille un peu les temps car être fou d'amour fait perdre la boussole ! Un tourbillon votre texte et Rose une mante religieuse ! Bonne chance Didier!
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Didier Lemoine · il y a
MERCI BEAUCOUP POUR CE COMMENTAIRE JACB
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Miraje · il y a
Un amour aveugle ressuscité sur des cendres ... L'art de souffler sur la braise.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour tous ceux qui ont connu les ravages de la passion !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Marie · il y a
Fort agréable lecture.
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Flou · il y a
L'eau de rose, ce n'est pas ma boisson préférée mais votre style m'en à fait goûter quelques gorgées bien agréables. Mes voix.
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Lélie de Lancey · il y a
J'ai aimé ce récit d'une passion dévastatrice... La vie de Mat sous l'emprise de son amour pour Rose est bien racontée... et j'aime beaucoup votre formule "le crépuscule du fou "... C'est très beau. Merci pour cet agréable moment de lecture. Merci :)
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