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Le crépuscule du Blade Runner -

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Je suis le Blade Runner, du moins est-ce comme cela que l’on me surnomme au pays, et un peu partout ailleurs. On me considère comme un héros national, ici, tout au bout de ce continent. Je me suis même vu attribuer une place dans le classement des cent personnes les plus influentes du monde, dans le Time magazine, l’année dernière, en 2012 !

2012, à peine une année, et pourtant la sensation que cela fait déjà une éternité, j’étais un autre homme à ce moment-là. Cette distinction honorifique va-t-elle aujourd’hui me sauver d’une quelconque destinée funeste, d’une fin de course méritée, pour ce que je viens de commettre ? Je vais être arrêté comme un vulgaire voleur, alors que j’ai gagné suffisamment d’argent dans ma vie pour que cela ne soit plus un problème. J’ai aujourd’hui tous les plus grands sponsors à mes pieds...quelle ironie !

Je me revois en 2004, alors que je n’étais rien, du moins pas grand-chose au regard de ce que j’ai accompli depuis. Je n’étais encore qu’une chrysalide, à mi-chemin entre la larve et l’imago, l’adulte couvert d’honneurs. J’étais tout juste bon à être aligné dans la catégorie T44. J’ai toujours refusé cette fatalité, ce cloisonnement. Je me sentais déjà à même de rivaliser avec ce qui se faisait de mieux dans les vraies divisions reines, celles qui avaient les honneurs des projecteurs de l’actualité, du feu des lucarnes cathodiques. C’est en travaillant plus que quiconque que j’ai réussi à le faire. Et je l’ai fait, j’ai réalisé mon rêve le plus fou, et depuis moi, personne ne l’a fait et peut-être ne le refera jamais. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les médias ! Ce n’est pas tout à fait exact, d’autres l’ont fait avant moi, il suffit de creuser un peu l’histoire, mais la légende ne retiendra que mon nom, c’est comme ça !

Aujourd’hui, à l’aube de la Saint Valentin, tout cela n’a plus d’importance, plus rien ne va subsister de moi que ce nom que j’ai mis tant d’années à hisser au plus haut ! Ce nom qui, demain, s’étalera dans les gros titres des journaux du monde entier, et qui enflammera les passions.

Je n’ai plus la force de me lever de mon banc de musculation, dans le garage...ce banc qui m’a vu souffrir tant de fois dans ma volonté de perfection.

Il est encore très tôt, l’aube peine à émerger et à colorer le ciel toujours fardé de ses nuances de nuit, et pourtant il fait déjà une chaleur accablante, je le sens sur mon corps, mon visage. J’ai du mal à respirer, mais peut-être que cela n’est pas dû uniquement à la température. Je regarde mes jambes, ou plutôt ce qu’il en reste. Ce sont elles qui ont fait de moi l’homme que je suis.

L’image de Reeva s’impose à moi, est-elle toujours vivante ? Je n’ose pas retourner dans le salon pour le savoir. Elle doit encore y être, baignant dans son sang, juste au pied de l’escalier que nous avions fait faire sur mesure, un mélange d’acier et de marbre. Je crois que c’est là qu’elle est venue mourir en gémissant et en se traînant. Je me suis contenté de passer au-dessus pour m’échouer ici.

Nous étions fiers de notre maison, j’en avais tellement rêvé. Avec Reeva, c’était ma revanche sur la vie ! Ma femme était superbe, juchée sur de longues jambes fuselées, une crinière blonde, un corps parfait, elle était mannequin de profession. De trois ans mon ainée, et suivant le moment de la journée beaucoup plus grande que moi, elle savait me rassurer, nous étions heureux...enfin, je crois. Pourquoi cette folie, pourquoi ce geste de ma part ?

La porte du garage est grande ouverte, mais pas un seul souffle d’air ne me parvient. Cette sensation de vivre un cauchemar, je vais forcément finir par me réveiller. Mais au son des sirènes de police qui se rapprochent, je sais que tout cela est bien réel. J’entends dans ma tête depuis de longues minutes, cette litanie : « God, take me away ! * ».

Reeva aimait tellement cette ville, celle des Jacarandas, ces milliers d’arbres qui fleurissent au printemps austral et qui donnent cette teinte mauve si particulière, surtout dans les quartiers résidentiels du nord, là où notre nid est blotti, dans un écrin parme.

Je regarde mes mains, je suis surpris de ne pas y voir mon révolver, un superbe 9mm Parabellum. J’ai toujours été un passionné d’armes à feu. Reeva, elle, en avait peur, mais elle comprenait que dans cette ville, en posséder était nécessaire afin de défendre ses biens, voire sa vie. Et encore habitions-nous dans un quartier ultra protégé et sécurisé, une gated community, après tout, l’argent n’était vraiment pas un problème.

Comment aurais-je pu savoir que c’était elle derrière cette porte, à cette heure de la nuit ? Dans une autre ville, une autre vie, peut-être que cela ne se serait pas terminé ainsi. La violence endémique qui ravage mon pays a fait de moi un homme paranoïaque, mais comment pourrait-on me le reprocher, alors que 6 millions d’armes circulent pour 45 millions d’âmes ?

Nous sommes le 14 février 2013, jour de la Saint Valentin, l’aube se lève à peine, et le monde entier, sportif ou non, retiendra cette date. Pour le restant de mes jours, je me souviendrais de cette journée, et de Reeva, ma femme !

Je vois les premières voitures bleues et blanches de la police de Pretoria s’immobiliser face à la porte béante de mon garage. Je ne me lève pas, trop fatigué.

— Monsieur...Monsieur ? Veuillez mettre les mains en l’air, Monsieur !

Je me décide à regarder les policiers approcher, je suis toujours statufié sur mon banc, les bras sur mes cuisses, prostré, absent.

Je fixe leurs armes braquées dans ma direction. Seraient-ils capables de tirer sur moi si je n’obéissais pas à leurs injonctions ? Moi qui suis une gloire ! Moi qui ai peut-être procuré à ses hommes, ou à leurs enfants, des moments intenses de joie, aux Mondiaux d’athlétisme de Daegu, en Corée du Sud ou aux derniers JO de Londres ! Moi le Blade Runner aux prothèses en carbone !

— Monsieur Pistorius...Oscar Pistorius...vous m’entendez ?


* Dieu, sors-moi de là !

PRIX

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Sylvie Franceus · il y a
Bonsoir à vous et ce que j'aime bien dans votre texte c'est la Saint Valentin qui saigne et qui pue la mort, ça change des sucreries et des plâtrées de guimauves servies dans des louches trop pleines qui débordent de miel consensuel et poisseux et en plus j'aime bien votre écriture liquide qui offre un bon moment de lecture.
Merci
sylvie

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Keith Simmonds · il y a
Quel destin bien dessiné ! Bravo ! Mon vote ! Une invitation à lire “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Zia Odet · il y a
C'est très bien écrit, agréable à lire, avec une vraie chute. Le narrateur est fat et détestable à souhait. Bravo !
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Francine Lambert · il y a
Tragique accident ? Peut-être, nul n'est à l'abri d'un acte insensé semble-t-il. . . Votre récit est en tout cas très convaincant, mais nous présente une bien triste Saint-Valentin ! Mes voix et à bientôt Christian !
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Jenny Guillaume · il y a
Original :) peut être un peu trop froid au début avec sa biographie, du coup on ne le sent pas trop perturbé par son acte mais en même temps il faut bien donner des indices au lecteur ;) Bravo donc !
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Françoise Grand'Homme · il y a
Tenter de se mettre dans la tête de cet homme dans ce moment tragique, une idée.
Il est allé trop loin cette fois-ci.

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Christian Guillerme · il y a
Merci Gouelan. Je ne voulais pas prendre parti. Oui, beaucoup trop loin.
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Alixone · il y a
Une belle découverte sur votre page par ce récit passionnant....
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Christian Guillerme · il y a
Merci Alixone !
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Nordaug · il y a
Tragique destin ...pour Reeva .Grandeur et décadence , il est là ou il le mérite avec une âme artificielle ... Bien écrit .
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Christian Guillerme · il y a
Merci Nordaug !!
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement écrit pour une triste et tragique St Valentin. La pire qu'un être humain puisse vivre !
J'ai compris tout de suite qu'il s'agissait d'Oscar Pistorius et ce texte comporte certainement une part de vérité sur les sentiments
ressentis par Oscar avant son arrestation. Une pensée émue pour la pauvre Reeva. Merci Christian pour le partage !

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Christian Guillerme · il y a
Merci Ratiba pour ce commentaire qui me va droit au coeur !
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Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir :-) A bientôt !
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Charlotte Talon · il y a
Bien mené mais triste st Valentin
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Christian Guillerme · il y a
Merci Charlotte !
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