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Le crépuscule de l'aube

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Ataraxie31

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Il est cinq heures, lorsque tu frappes. Mon cœur bat aussi fort que tes poings cognent la porte. Je t'ouvre. J'ai voulu que tu me rejoignes aux aurores. Tu as dit  j'ai besoin de prendre l'air  à ta femme. Elle n'a pas compris. Aujourd'hui, je ne suis pas la seconde. Ce matin, tu m'as choisie. Je suis surprise et je ne comprends pas.

Fébrile, je me hisse sur la pointe des pieds pour approcher ton visage dont j'ai tant attendu que le contact ou l'émotion qu'il suscite, rosisse mes pommettes. Je reçois la plus douce des caresses lorsque ta barbe griffe mon menton, mon nez, mes joues. Tu es si beau. Je te le dis.
Je ne sais pas encore si je t'embrasse comme si c'était la première fois ou comme si c'était la dernière. Dans l'éternité de ces quelques secondes à ton cou suspendues, pourtant, surgit l'angoisse. Celle de me retrouver seule bientôt, si vite, quand tout à l'heure tu partiras. Il me semble alors que tout à l'heure c'est déjà maintenant. Je ne te tiens pas mais te retiens déjà car je ne veux pas que tu t'en ailles.

— C'était quand la dernière fois ?
— Il y a deux semaines.
— Quatorze jours...
— Oui, c'est pareil. Trop long !

Ces deux durées sont à mon sens parfaitement inégales. La cardinalité est identique. L'ordinalité est différente. Mais l'abîme entre les deux, réside ailleurs. La semaine m'apparaît comme une unité de temps active, rythmée par les migrations pendulaires, les obligations professionnelles, les taches domestiques entre lesquelles tu t'infiltres parfois, comme un courant d'air. Le jour, lui, est une fenêtre laissée grande ouverte et qui accueille sans cesse l'espoir de ta présence. Même la nuit. Je reste éveillée. Le jour est la cristallisation de l'attente dont je me rends esclave. Le jour est une obéissance passive. Tu n'es plus un courant d'air qui me frôle. Tu deviens une tempête qui me fait perdre l'équilibre. On ne vit pas quatorze jours comme on vit deux semaines. Tu ne le comprendras jamais.

Je te déshabille comme j'épluche une clémentine. Les premières odeurs pétillantes et acides s'échappent des chairs, embaument mes narines lorsque je libère le fruit de ma convoitise.
Le parfum de ta peau me brûle.

Les draps, si légers sur nos corps lourds, s'élèvent, flottent, luttant contre la gravité imposée par l'atmosphère que notre étreinte charge de moiteur. Parfois un pied s'émancipe, une tête se dégage, une main s'agrippe dans le vide. Tu me transperces de passion. Je te proclame capitaine de mon bateau ivre et je te regarde, toujours. Le plaisir, infini, me submerge alors comme ces vagues qui percutent sans crier gare. Tu m'inondes de désir. Le jusant laisse sur ma peau humide et mouvante, l'empreinte de ton écume. Je fais naufrage dans cet océan d'amour. Tu te retires, tu abdiques. Soudain, je pleure.
— Mon ange, qu'est ce que tu as ?
Mes yeux hurlent ce que ma bouche ne réussit pas à prononcer. Alors, c'est ça, la petite mort ?
— Je t'ai fait mal ?
Mon mutisme t'inquiète. Mon corps est tétanisé mais je parviens à hocher la tête, de gauche à droite, pour t'indiquer que non, tu ne m'as pas fait mal.
Tu me serres tout contre toi en caressant mon front. Ce geste protecteur et bienveillant est devenu un leitmotiv, après l'amour. Il ne me rassure pas pourtant. Un sentiment d'insécurité s'est immiscé dès notre première étreinte, n'a cessé de grandir, jusqu'à atteindre ce matin son paroxysme.
— Dis moi quelque chose...
— Je suis terriblement bien dans tes bras.
— Mais tu pleures.
— Tu sais bien que je fais toujours tout à l'envers.

Je regarde par le vasistas le ciel s'éclaircir. Le soleil ne s'est pas encore levé. Nous non plus.
Je me rappelle notre rencontre. Notre premier baiser. Il était tard. Nous étions ivres. De vin. Pas encore d'amour. Tu as insisté pour que nous rentrions à pied. C'était plus raisonnable. Cette prudence m'a paru absurde. J'avais vu ton alliance. La sagesse aurait voulu que chacun éconduise l'autre, à ce moment-là.

Ton souffle court est devenu long. Tu t'es endormi sur mon sein. Avec délicatesse, j'ai tendu mon bras vers la table de nuit. J'ai ouvert le tiroir. J'ai saisi le petit pistolet automatique italien que papa m'avait donné, secrètement, le jour où j'étais partie faire mes études. C'est dissuasif. On ne sait jamais.

Ce n'est pas toi qui vas partir, c'est moi. Je veux rester la première. Pas seulement ce matin. La petite mort ne me suffit pas. Cette fin aura le goût, l'odeur, le bruit d'un éternel début. Car j'ai choisi le crépuscule de l'aube.

Je presse la détente.

PRIX

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Gigiseptember · il y a
joli texte. les histoires d'amour finissent mal...en général...mes voix. peut être apprécierez-vous "rouge carmin" ou "escapades nocturnes"
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Yasmina Sénane · il y a
Récit très émouvant !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en lice pour ce prix ?

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Maour · il y a
Je vous soutiens pour le prix ;)
J'espère que vous aimerez aussi mon poème :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
Amitiés

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Ataraxie31 · il y a
Merci.
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MsKoun · il y a
Quand l'amour pour la vie se solde par un divorce.
SUPRÊME comme à chaque fois.

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Ataraxie31 · il y a
Merci.
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Valérie Labrune · il y a
Un récit émouvant, écrit dans la volupté paradoxale de la souffrance d'un amour qui ne saurait supporter de n'être partagé avec le même absolu. C'est très beau Ataraxie.
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Ataraxie31 · il y a
Merci Valérie. La narratrice aurait voulu quitter son amoureux. Mais on ne peut quitter un homme que s'il est présent. On ne peut pas quitter un homme absent.
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Jean Calbrix · il y a
Elle l'aime à la folie et jusqu'à la folie, c'est sûr ! Bravo, Ataraxie31, pour ce joli texte qui nous mène jusqu'à l'inéluctable ! Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet en compétition printemps qui pourrait ne pas vous déplaire http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous

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Ataraxie31 · il y a
L'inéluctable accepté et réalisé avec un détachement et une sérénité qui contrastent avec la violence des sentiments qui ordonnent sa venue. Merci pour votre soutien.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Ataraxie ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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EmirAjax · il y a
La typographie (pour les dialogues) nuit à l'intelligibilité de l'ensemble... fort bien (d)écrit au demeurant. Mes votes pour cet amour dans l'ombre.
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Ataraxie31 · il y a
Il semblerait qu'il y ait eu un souci de mise en page au moment de la publication. Le texte initial était clair avec ses tirets et guillemets. Merci néanmoins.
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Irvinrtr · il y a
Bonsoir, un vrai polar. Bravo, mais dur parfois pour les âmes sensibles !
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Ataraxie31 · il y a
Merci Irvinrtr. Je crois que quand on aime, on a l'âme sensible, malgré soi.
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