Le crachat

il y a
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Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Hiver 2021
Ce matin, Ryan s’est levé à six heures comme tous les jours de la semaine ; il y a le lycée, les profs et la gorge qui gratte. Ce matin, monsieur Bernard s’est levé à cinq heures comme toutes les nuits ; il y a le lycée, les cours à peaufiner et l’envie d’y aller, des fois que…

Ce matin, Ryan n’a pas déjeuné, comme chaque matin, car il y a le lycée, le refus, les profs et la gorge qui gratte de plus en plus. Ce matin, monsieur Bernard a bu un café, mais n’a rien pris avec....Il y a le lycée, les cours à assurer, son job à assumer et l’envie de ne plus y aller, de cette inhabituelle envie de ne plus les retrouver…

Ce matin, Ryan a maths et maths c’est calculer ; ce matin, monsieur Bernard n’a pas maths, mais il calcule quand même ; il calcule le temps qui lui reste avant la corrida, avant la mise à mort, à se demander qui, aujourd’hui, rapportera ses deux oreilles à la maison, une maison groseille avec une maman groseille dans le canapé, chips et coca à volonté, clopes plein le cendrier et un papa tout groseille dans l’atelier, au fond du jardin, bouteilles vides derrière le désherbant.

Ce matin, monsieur Bernard monte dans sa voiture, pense à ses deux oreilles et à son oreiller ; il pense à ne plus entendre le réveille-matin et rêve aux réveils de presque midi, aux réveils des après-midis, aux siestes digestives, aux fleurs à tailler. Ce matin, la maison groseille cuve encore et Ryan referme la porte en silence.

Ce matin, Ryan a de plus en plus mal à la gorge et crache ici et là, dans l’arrêt de bus, comme il peut et où il pourra, il crachera dans la cour ; ce matin monsieur Bernard a mal au ventre et tire au cœur comme il peut, en cachette. Il décompte le temps qui lui reste avant de les retrouver ; il tire au cœur, à bout portant, comme il tire à bout portant chaque nuit sur l’un, sur l’autre ; il tire… et pense à se retirer, mais aujourd’hui il ne laissera, encore une fois, rien passer et sous ses yeux que de valises à entasser car monsieur Bernard rêve de partir.

Ce matin Ryan a dit une fois « yes » et monsieur Bernard a dit plein de fois « no » ; et la gorge gonfle pour l’un ; et la boule grossit pour l’autre. Ryan et monsieur Bernard ont mal, de ce même mal qui les pourrit. Ryan n’aime pas l’école car il n’aime pas les colles et monsieur Bernard n’aime plus l’école et se dit que les colles ne résolvent rien…

Cet après-midi, Ryan n’en peut plus… sa gorge ; et monsieur Bernard qui n’en peut plus, sourit, car il ne pleut plus ; c’est un signe du ciel quand il ne pleut plus ; un rayon de soleil à venir, ah ! l’avenir....

Cet après-midi Ryan a fait des efforts et n’a pas craché ; il est quinze heures ; maman se lève sans doute et papa se couche assurément. Il est quinze heures et monsieur Bernard monte les marches vers la salle de classe. Il sent comme une crotte de pigeon dans son cou… Une crotte de pigeon… Il voudrait bien y croire à la crotte de pigeon, mais non… Il y a de la salive sur son épaule ; il lève la tête ; Ryan est là, sur la passerelle à cracher son école ni vu ni connu, par dessus la rambarde, rien qu’une fois. Monsieur Bernard est là avec sa boule au ventre et ce crachat dans le cou pour la première fois.

Ryan s’excuse ; il n’a pas vu… Monsieur Bernard ne répond pas, mais il sait… Il sait qu’il n’a rien vu non plus ; il n’a rien vu à temps et il n’a rien fait non plus. Il n’a rien vu de ses cours qui peut-être ne mènent nulle part. Il n’a peut-être rien senti à temps si ce n’est le crachat couler dans son cou depuis des années. Peut-être n’est-il plus dans le coup ! Alors il s’essuie et Ryan pleure et le suit vers le bureau de la proviseure qui improvisera comme elle peut… On punira, certes, mais on passera l’éponge, comme on passe l’éponge sur un meuble.

C’est le crachat de trop pour tous les profs qui en bavent même si c’est un crachat lancé dans le vide ; un crachat de joueur de foot qui tourne en rond sur un terrain qui ne mène nulle part ; un crachat anodin pour faire comme les autres qui lui coûtera deux heures de colles, lui qui n’aime pas l’école. 

Ce soir, Ryan se couchera et aura tout oublié. Deux heures de colle contre une vie d'école, ce n'est rien. Ce soir monsieur Bernard se couchera, une fois douché. Il aura savonné et encore savonné et dans la glace, face à lui-même, il y aura toujours ce crachat, là dans son cou, et cette envie d'y retourner, malgré tout.
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Hélène CUINIER · il y a
on souffre pour chacun des deux. Mal être si bien décrit...c'est absolument réaliste et en plus c'est toujours écrit avec force et sensibilité
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Dominique Fabre · il y a
Avez vous lu "je tue des enfants français dans les jardins" de Marie Neuser ?... ce texte m'y a fait repenser. Monsieur Bernard a malgré tout "envie d'y retourner" grace à quoi nous ne sommes pas encore à la case No Future, un immense merci à lui !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonjour ; non je n'ai pas lu cette autrice ; j'avoue que je lis peu... merci à vous de votre passage.
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Utilisateur désactivé · il y a
On m'a conseillé de vous lire (si, si ! Je ne dirai pas qui) et je ne le regrette pas.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci... avec du retard, Arlety !
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M. Iraje · il y a
Une fois de plus, un texte qui donne à "Short" sa raison d'exister. Bravo !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonjour ; je n'avais pas vu votre passage sur ce texte. Mille fois merci !
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Isabelle Lambin · il y a
Un haut mur semble séparer ces deux mondes, celui des élèves démotivés, celui des profs découragés. Un beau texte, Fabrice.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Isa avec du retard...
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un beau texte, plein de sensibilité et qui décrit avec une superbe plume, des réalités... (qui de laides, en deviendraient presque belles... )
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre lecture et de votre critique !
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LaNif · il y a
Sensible, bien observé,i très juste et si bien écrit... J'ai beaucoup aimé ce texte que j'ai pris grand plaisir à lire
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci beaucoup de votre passage !
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Alabama x · il y a
Je finis ce texte moi aussi gorge serrée et boule au ventre... Poignant.
Merci...

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Alabama !
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christine MAESEN · il y a
Le décor est bien planté : Ryan , la famille Groseille , ce prof qui n'en peut plus ...la douleur de vivre , les répétitions de la vie dans des milieux pas conformes aux espérances de chacun ...Bien écrit ...Bien décrit ...Bien dit
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonjour et merci !
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Anne Sodant · il y a
J'ai passé un bon moment de lecture...

Chacun vit dans sa réalité et parfois les interactions se passent mal même si n'est pas voulu. Et le lendemain, ça recommence.

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