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Qualifié

Elle est assise près de lui, mais il ne la regarde pas... il ne la regarde plus. C'est vrai qu'il la connaît par cœur... trop peut-être.
Il est là, à côté d'elle, de plus en plus négligé avec ce chapeau qui ne ressemble à rien et cette barbe mal taillée qui suggère l'inévitable prémisse de la déchéance. Le regard fuyant, il feint de fumer sa pipe, cherchant quelque attrait aux profils des passants.
Attablés, ce couple assemble leur monotonie dans ce petit estaminet, café d'occasion fait pour quelques rencontres qu'ils ne feront pas, parce que de toute façon, ils ne parlent à personne.
Elle, elle boit et boit plus que lui, plus que de raison. Son verre plein de liqueur jaune sur la table dénonce ses démons.
Lui, il boit aussi mais en aparté, cachant dans sa lippe ce rictus d'incompris.
La femme semble perdue dans ce cadre funeste. Sa tenue sent l'indifférence. Plongée dans ses pensées, elle se voit en reste dans une société qui se gave et dans l'inconscience et dans l'insouciance...
Ils sont là, tous les deux hébétés... et pourtant, ils avaient tout pour réussir et cependant tout leur échappe. Sont-ils responsables ? Sans doute. Ne sommes nous pas toujours responsables de nos faits, de notre histoire ?
Les enfants sont partis. Aujourd'hui, ils sont loin, trop loin. Ils ne peuvent plus venir aussi souvent. Ils n'ont plus le temps, ne le trouvent pas, ne le veulent peut-être plus... Mais les enfants n'ont pas de mémoire. Enfin, ils ont cette mémoire sélective qui leur permet d'effacer la clémence et la générosité de leurs parents.
Alors l'ennui pousse ce couple vers ce vice qui le fait de plus en plus chavirer vers l'excès.
Au début, ils s'assoient tranquillement et boivent dans ce café sans comprendre... ensuite tristement, ils comprennent qu'ils boivent tranquillement sans fin... Pourquoi ?
Il n'y a pas de réponse... ou trop de questions...
Il y a bien encore chez la femme quelques essais de coquetterie. Mais comment faire revivre la femme d'antan ? Celle qui soulignait ses yeux de Mascara et fardait ses paupières de poussière de ciel, qui saupoudrait ses joues de poudre d'or et dessinait sa bouche comme le fruit défendu... Pour qui se ferait-elle belle ? Elle ne comprend plus le jeu de la séduction.
Elle n'a plus les codes.
Avant, ils avaient des projets. Ils se projetaient vers des lendemains. C'est vrai que l'oisiveté n'a pas vraiment arrangé leur vie. Maintenant, ils ont beaucoup de temps à consacrer à rien... peut-être était-ce cela en fait le vrai problème. Avant, ils étaient eux aussi très sollicités dans leur quotidien, à leur travail. Ils avaient des responsabilités. Ah ! Le mot « responsabilité » ! Quel impact ce mot a sur notre vie ! Sur notre société !
Aujourd'hui, le bouquet offert par les anciens collègues est fané et depuis belle lurette jeté, et la bouteille de ce vin si cher, longtemps exposée sur l'étagère du bahut de la salle à manger, a été bue un soir sans raison, juste bue sans être appréciée.
Il y a bien ces livres qui traînent comme de pauvres hères, cherchant à être lus mais que personne n'ouvrira. Parce que justement, maintenant, ces gens ont trop de temps pour lire, mais plus envie de le faire.
Ils pourraient partir en vacances. Mais il leur faudrait revenir. Alors, à quoi bon ! Oui, à quoi bon partir ! Parfois, elle pense qu'avec un peu de courage, elle pourrait en finir... un peu plus d'alcool... quelques pilules prises à la volée... mais lui resterait... Elle ne le voyait pas, assis là tout seul, comme une pauvre âme... même s'il ne la regarde plus...
Il l'avait aimée. Il l'aimait encore et elle ? L'aimait-elle encore ? Si elle était là aujourd'hui, si elle avait passé les bons et les mauvais caps, peu importe le sentiment qui l'habitait, elle resterait à ses côtés jusqu'au bout...
— ...Il faut vraiment que l'on se ressaisisse où nous allons ressembler à ces deux-là... tu ne crois pas ? dit la femme à son mari, montrant le tableau du doigt.
— Tu as raison. J'ai pensé la même chose. Viens ! Allons voir un autre tableau. Celui-ci donne le spleen !
Mais la femme ne bouge pas. Elle ne peut détourner ses yeux du tableau devant elle. Elle est comme hypnotisée par ce tableau ! Quelle troublante sensation ! Son cœur bat la chamade ! Oui, elle se reconnait tant dans la toile de Degas... ce regard perdu... Lointain comme si elle avait servi de modèle au Maître... à fleur de peau... pour qu'il peigne... oui, pour qu'il peigne L'Absinthe...

PRIX

Image de Printemps 2017
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Utilisateur désactivé · il y a
Degas était un artiste aux pinceaux et vous, vous êtres une artiste des mots.
Très beau texte, très triste aussi... mais si l'on voit ce qui va arriver, on peut, sans nul doute le changer...

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Soseki · il y a
un texte trés ben construit jusqu 'à sa chute ....comme quoi un art , comme la peinture peut nous interroger autant qu 'un texte !
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Philippe Clavel · il y a
une belle chute, bien amenée
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Sylvie Martorell · il y a
Belle référence !!! C'est vrai que l'on peut penser à l'Assommoir
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Utilisateur désactivé · il y a
Coupeau et Gervaise ?
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Sylvie Martorell · il y a
Merci
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Habby · il y a
Texte agréablement rythmé sur un joli fond de toile bien sûr -je vote!Cdt
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Lange Rostre · il y a
Votre texte est tellement vrai. Très bien écrit, il fait réfléchir, ne laisse pas indifférent. Je vote.
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Sylvie Martorell · il y a
Je vous remercie Eve
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Eve Zibelyne · il y a
Se découvrir au travers d'un autre regard, redoutable et bien mené. Cruelle contemplation en bouleversement imminent...
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