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Le coup du Danois

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Ciruja

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Yvan Gicquel marchait sur la voie ferrée abandonnée qui prolongeait la rue de Nantes. Un chemin long et difficile. Pas une âme qui vive.
Pour se donner de la contenance dans cet espace isolé et silencieux, il sortit de sa poche un paquet de Gauloise, en sortit une sèche pour l’allumer. Le vent le gênait un peu.
Il était à quelques mètres de sa destination et il déambulait sans réfléchir, comme un zombie encore sous le coup du choc reçu.
Un de ses compagnons d’usine lui avait donné un numéro, le 134, et le conseil de s’y rendre au plus vite.
Il avait obéi, mais devant le bon numéro, il eut comme un recul. Il n’appartenait pas à cette engeance, ce n’était pas son monde, c’était inimaginable et pourtant, il était là. On peut faire des choses étonnantes dans sa vie.
On peut, par exemple, sortir avec la plus belle fille du quartier de l’Arsenal, sans savoir danser ni bien parler.
Yvan était comme une petite souris face à la demeure qui appartenait à Aimé de Rohan. Elle était ce qu’il ne pourrait jamais être.
C’était donc ici qu’habitaient les riches, les puissants, les maîtres du monde.
Les colonnes qui soutenaient le porche étaient plus hautes que sa maison, elles paraissaient de marbre, blanches, d’ivoire, sans taches contrairement à la corruption du monde moderne.
Elles lui faisaient penser à la Grèce antique, à Rome, au monde décrit dans la Bible par monsieur le curé.
La pierre n’était pas du granit, elle était lisse, sans aspérité, diaphane, sans doute d’importation.
Les fenêtres à la Mansart évoquaient le château de Versailles.
En levant la tête pour épouser toute la dimension de la villa, il manqua de tourner de l’œil : une brusque poussée, le ciel opaque, un mince rayon, le ventre vide et les quelques trois étages vertigineux avaient fait leur effet.
La terrasse, au-dessus des colonnes, était en pierre, comme les châteaux d’agrément visités dans son enfance.
Il toucha une des colonnes. Agile comme il était, il se disait qu’il pourrait tenter l’escalade mais cette «  échelle de fortune » était trop lisse pour tenter l’aventure.
Il essaya une fois et renonça sagement.
La porte était massive, d’une belle couleur d’automne, décorée de multiples bas-reliefs moyenâgeux et des armoiries de la famille de Rohan.
Il toucha la partie la plus sensuelle travaillée par les maîtres ébénistes et elle s’ouvrit, comme par enchantement.
Il y eut un grincement, il se figea et tenta de se faire tout petit.
Ces quelques secondes parurent des heures, des gouttes de sueur éclaboussèrent le parquet. Yvan voulait se faufiler entre deux lames du parquet, se glisser dans un trou comme une souris mais il était venu dans un but précis.
Il se ressaisit et toucha la poche de son veston, le surin était là, prêt à l’emploi.
Bien qu’ayant sans doute vu toutes les guerres de religion, le parquet ne produisit aucun bruit.
Dans la salle de réception se trouvaient aux quatre points cardinaux des armures de chevaliers intactes, portant lourdes épées, heaumes, plastrons et hallebardes.
Sur les murs, des tapisseries représentant des scènes de chasses et de galanteries.
Une belle hauteur sous plafond de quatre mètres.
Tant de luxe, d’insolence, de bonheur volé ! Il serra encore plus fort son couteau.
Yvan croyait à la justice et ce qu’il voyait l’écœurait. Il n’avait jamais fait le mal et il vivait dans du précaire. Les gens qui lui avaient fait du mal vivaient dans le luxe.
Dans cette demeure de cette vieille noblesse décadente, l’histoire se mêlait avec l’idée d’une puissance éternelle et invincible.
Pas une poussière sur ces armures qui brillaient comme un sou neuf.
Sa casquette à lui n’était plus noire mais rendue grise par le temps qui passe et la pauvreté de sa condition.
Ces gens là étaient tellement sûrs d’eux qu’il n’y avait pas de porte entre la salle de réception et le salon privé mais un immense rideau lourd, couleur bordeaux, aussi épais qu’un tapis persan.
Le lion épaillé qui trônait au milieu de la pièce était plus proie que chasseur.
Bien à l’aise dans son Chesterfield couleur crème, un homme d’âge mûr était en train de lire le journal avec un petit sourire satisfait. En une, l’habituel constat sur l’insécurité.
Yvan était certain d’être devant l’homme qu’il cherchait, il caressa la courte manche de son arme. Il devait agir rapidement sans se laisser aller.
Une voix féminine vint interrompre ce face-à-face silencieux et masculin : «  Nous t’attendions même si j’aurais préféré que tu ne viennes pas. »
C’était Suzanne, sa femme qu’il n’avait pas vu depuis une semaine. Elle portait une robe de chambre en satin, il était loin le temps de la blouse bleue et des brodequins d’occasion.
Un danois qui faisait presque sa taille était à sa gauche.
Suzanne le tenait d’une main souple mais ferme.
Le chien, uniformément blanc et noir, avait les oreilles en pointe, il grogna avant d’aboyer.
Il n’eut pas besoin de trop forcer sur sa laisse car sa maîtresse le libéra délicatement pour le laisser se livrer à ses instincts de bête fauve.
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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute.
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Keith Simmonds · il y a
une œuvre bien écrite et réussie ! Mon vote ! Vous avez voté une première fois pour “Gros père Noël” qui est en FINALE pour le Grand prix Hiver 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gros-pere-noel

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Elena Hristova · il y a
Vous nous avez fait un beau coup finalement, bravo!
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M. Iraje · il y a
Une chute inattendue ...
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Yasmina Sénane · il y a
Comme Polo03 ! Bravo !
Je vous invite à lire "Un coin de parapluie", et si cela vous tente, goûtez ma "Quenouille de sucre" en finale du prix haïku automne ( fin des votes demain matin ).

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Ciruja · il y a
J'ai aussi une nouvelle en très très court pour le prix hiver elle s'intitule Por Una cabeza si vous pouviez la soutenir
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Yasmina Sénane · il y a
Je crois l'avoir soutenue, mais je vais vérifier.
Attention de ne pas vous piquer à ma quenouille ;-)

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Paul Marie · il y a
pas vu venir la fin, bonne histoire !
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