Le coup de fil de vingt heures

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020

La bouche du métro n’en finit pas de vomir sa foule hagarde. C’est la fin de la journée, Robert rentre à la maison, chez eux, chez lui, il ne sait plus.
Il est sorti plus tôt du bureau pour se préparer à son appel, il a tant à lui dire, depuis des semaines il répète sa partition – il va changer, il l’aimera pour deux, ils seront heureux comme au premier jour, déménager si elle le souhaite. Prêt à toutes les concessions pourvu qu’elle lui revienne en plein cœur.
Satané Duval qui l’a retenu par la manche quand il sortait de l’ascenseur – un dernier verre, ça ne peut pas faire de mal.
Ce Duval peut avoir de l’influence, on lui prétend une vague parenté avec le patron. Robert espère la promotion évoquée au début de l’année, la saison des promesses qui n’engagent à rien, autour d’une coupe – pour fêter l’an neuf et ressouder les équipes. Le boss avait tapé sur l’épaule de Robert – le service marketing, ça vous dirait ? –, Robert avait affiché un rictus hébété, entre surprise et sidération, il n’avait rien répondu, finissant son mauvais champagne pour se donner une contenance. Déjà le patron virevoltait vers un autre.
Sa relation avec Prune – tout le monde l’appelle Pomme – battait déjà de l’aile. Robert s’était mis à espérer qu’une meilleure situation rétablirait le lien, un lambeau effiloché où l’on devine la trame des rancœurs et les fils élimés de l’ennui. Cinq années d’un mariage sans enfant et sans joie.
Duval est entré le premier dans le bistro sombre, ça sentait la frite du midi. Il y régnait une chaleur étouffante, un problème de chauffage sans doute. Il a insisté pour s’asseoir au fond de la salle. Robert aurait préféré un verre rapide au comptoir mais il espérait en apprendre davantage sur son devenir. Ils ont ôté leurs manteaux, accrochés à la patère, sous l’escalier aux marches creusées par le temps, l’une d’elles grinçait.
La bière était tiède, privée du col de mousse fraîche qui en rehausse la saveur. Duval l’a avalée d’un trait, Robert s’est efforcé d’en faire autant. La conversation s’étirait sur des généralités, Robert jetait un œil sur sa montre, Duval ne bougeait pas. Pour faire bonne figure, Robert a offert sa tournée, il commençait à avoir mal au cœur et la tête tournait. Duval ne disait rien. Lorsque Robert a tenté d’orienter la conversation sur l’entreprise, il a botté en touche, parlant de lui, de foot et de lui.
Robert s’est levé, Duval a proposé un troisième demi qu’il a refusé, un non un peu brusque, il n’a pas su se contenir, penché sur l’heure qui défilait et sa migraine installée jusqu’au lendemain – il en connaît les battements sournois et l’étau qui enserre les tempes comme les brodequins d’antan aux pieds des suppliciés. Il a attrapé son imper au vol, remugles de graillon accentuant la nausée au bord de ses lèvres.
Le trajet en métro lui a semblé interminable, dans les odeurs de transpiration et les haleines chargées. Il est content de respirer à l’air libre. Il remonte la rue Lepic d’un pas vif et pousse la lourde porte de chêne. Peut-être Pomme appellera-t-elle ce soir. Ses coups de fil sont rares, toujours brefs, quelques banalités et elle s’inquiète du chat avant de raccrocher. Seule la précision de l’horaire est de mise, elle téléphone toujours à vingt heures tapantes.
C’est elle qui a décidé d’une pause dans leur vie de couple, hébergée par une amie a-t-elle dit, le temps de réfléchir à leur futur commun. Elle a emporté ses vêtements et nombre de colifichets. Robert l’a regardé faire sans un mot, elle a peut-être raison, un break leur fera du bien.
Robert regarde sa montre, il est dix-neuf heures cinquante-cinq. Il maudit Duval et accélère son allure. L’ascenseur est en panne, il grimpe les trois étages et cherche son trousseau de clés dans sa poche droite selon son habitude, priant pour que, au moins, elle ait laissé un message, le voyant rouge du répondeur clignotera, il a besoin d’entendre sa voix. Un baume à son malaise, à son mal-être, l’existence est si fade depuis qu’elle est partie.
Il ne trouve pas son trousseau, cherche dans la poche gauche, en vain, pas davantage dans la poche intérieure. Il ne reconnaît pas la doublure écossaise. Alors il se voit nager dans un imper trop large, trop beige. Il se souvient, les gabardines accrochées au porte-manteau, l’obscurité du café, sa hâte à partir, il s’est emparé du premier vêtement à sa portée, à tous les coups celui de Duval. Il n’a pas ses coordonnées, ce n’est pas un ami, à peine un collègue. Un sac à vin, un boit-sans-soif. Robert fulmine, il s’est laissé entraîner comme un bleu, il en veut au monde entier. Au destin, à la vie.
De l’autre côté de la porte, le téléphone carillonne, puis se tait.

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Vrac · il y a
Un acte manqué ? Quel art sans cesse renouvelé de la chute !
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Tnomreg Germont · il y a
Difficile de faire des choix dans ce monde d'affairistes.. le cœur pourtant devrait primer - dommage ...pom pom pom...
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Syl · il y a
Chez Chantal ,
n'importe quel sujet sera traité d'une manière magistrale .
Bravo !

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Syl !
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Michèle Mancheron · il y a
Toujours cette belle écriture même pour une banale histoire qui est si souvent réalité
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Nelson Monge · il y a
Une tranche de vie... superbement écrite.
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Laurent courdavault · il y a
J’ai craint un moment que Pomme ait rencontré Duval..toujours un plaisir de vous lire Chantal!
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Constance Delange · il y a
Ecriture nerveuse qui donne au texte une tonicité à un sujet qu'aurait pu très vite s'enliser mais c'était compter sans votre talent
bravo

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Constance !
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Chloé Goupille · il y a
Si elle lui a laissé le chat, il y a de l'espoir. J'espère qu'il va se débarrasser de son idée d'homme un peu archaïque qu'avec une promotion il pourra reconquérir Pomme, et qu'il va se prendre en main pour faire tout son possible pour la récupérer ! C'est pas en buvant de la mauvaise bière avec un collègue qu'il n'aime même pas que ça ira mieux pour lui ! Les garçons, franchement...
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Chantal Sourire · il y a
Oui, franchement...Merci Chloé !
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Jo Kummer · il y a
Prêt à toutes les concessions pourvu qu’elle lui revienne en plein cœur. Une princesse perdue, mille sont prêtes à l'aimer!
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Pierre PLATON · il y a
Tant pis pour les lecteurs qui trouvent l'histoire triste, moi, au contraire, elle m'a fait rire... !
Certes, c'est peut-être du rire jaune... comme la couleur de Duval (les amatteurs de pastis comprendront), mais ça aurait pu faire un bon gag dans les premiers films de Pierre Richard dans ses rôles de distrait-gaffeur.. !

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Chantal Sourire · il y a
C'est bien de voir le verre...de pastis à moitié plein, merci Pierre !

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