Le corps et le coeur à vif

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_ Vous avez un cancer.

L’épée de Damoclès qui me menaçait vient subitement de s’abattre sur moi. La sentence vient de me tomber dessus et les mots tonnent dans mon esprit comme un coup de tonnerre. Malgré les maudits pressentiments que je nourrissais depuis plusieurs semaines, l’annonce est fatale. Tout le monde connait ce mot. Une association de six lettres qui suffit à elle seule à bouleverser des vies. On a tous entendu parler de ce mot et pourtant, on ne prend réellement conscience de ce qu’il est vraiment que lorsque cela nous touche personnellement.

La gorge serrée, l’oxygène vient à me manquer. Les mots sont durs à entendre et à accepter, mais mes pensées elles, semblent encore plus nocives que ce mal en moi. Le ressenti est si violent qu’il m’empêche d’être parfaitement lucide et objective. J’ai l’impression que ma vie vient de s’arrêter. Le verdict m’est tombé dessus comme la foudre s’abat sur un arbre. Me voici fragilisée, perturbée, le cœur et le corps à vif.

_ Ne vous inquiétez pas, tout ira bien, vous serez rapidement prise en charge.

Les mots se veulent rassurants, des phrases préconçues larguées à tout va à chaque personne atteinte de ce mal. Un rictus se meurt en moi face à l’ironie de cette phrase. Non, tout ne va pas bien, bien au contraire : tout va mal. Prétendre le contraire reviendrait à mentir. Mon corps est souillé, partiellement détruit par un être malfaisant aussi néfaste que perfide. Alors, comment prétendre que tout ira bien ? Peut-être suis-je plus faible que les autres, mais moi, à cet instant précis, je suis incapable de rester optimiste. La peur me paralyse ; j’ai peur de l’inconnu, peur des conséquences de ce mal.

_ Surtout, n’allez pas sur internet.

Cette banalité répétée à chaque rencontre semble plus facile à dire qu’à faire. L’inconnu est tel qu’il semble impossible de s’abstenir de quelconques recherches. Au moment de l’annonce on manque de mots, on se tait, abasourdi par la révélation avant d’être asséné par un milliard d’interrogations. Un flux continuel et oppressant de questions qui nous hante. Quelques mots clefs largués sur un moteur de recherche et des millions de craintes révélées. Un effet boule de neige qui s’intensifie au fur-et-à-mesure des pages consultées. Les étapes semblent infranchissables. Il y a l’opération, la cicatrice, la chimiothérapie, la radiothérapie autant d’étapes méconnues qui transforment à jamais nos vies. On croit naïvement que le « cancer » ne se réduit qu’à un combat, en réalité, ce combat possède de multiples facettes et conséquences. Un enchaînement successif de répercussions sur nos vies et nos corps. Les nausées, les douleurs, les maux, ne sont qu’une infime partie des effets secondaires. Certes, chaque personne réagit différemment néanmoins, les conséquences sur nos vies semblent inévitables. D’un seul coup je romps le silence.

_ Vais-je perdre mes cheveux ?

Parmi toutes les interrogations qui hantent mon esprit seule celle-ci vient à s’extirper de mes lèvres. Le combat est bien plus important qu’un aspect physique et pourtant, en tant que femme, cette perte est bien plus inquiétante que toutes les autres étapes. J’ai honte de cette superficialité, mais je ne peux me résoudre à perdre cette part de moi-même. Dans notre société, la féminité semble fermement ancrée dans le paraître. Les gens épient, les gens jugent et moi, je devrais apprendre à vivre dénudée d’une part de moi-même. Cette conséquence de la maladie est à mes yeux la plus compliquée à vivre. L’évolution soudaine de mon corps m’effraie. Ce changement brutal d’état est aussi déroutant que déstabilisant. Il faut accepter le mal qui nous ronge avant d’accepter la transformation éphémère de notre corps pour l’évincer.

_ Vos cheveux repousseront.

C’est un fait, le caractère éphémère de cette perte est supposé alléger mes maux, mais en réalité il n’en est rien. Quelques centimètres perdus au coiffeur suffisent à certaines personnes pour avoir l’impression de ne plus rien avoir. Alors imaginez, imaginez perdre vos cheveux les uns après les autres. Ils ne tombent pas petit à petit, ce sont des touffes, des zones qui tombent entre vos doigts, des endroits parsemés où l’on arrive soudainement à entrevoir votre crâne dénudé. La transformation peut être traumatisante...

Je ne suis pas prête. Je ne suis pas prête à perdre une part de moi-même. J’ai peur de ne plus m’aimer, de ne pas accepter les changements physiques qui surviendront face au traitement et pourtant, il est presque impossible de faire marche arrière. Le mal me guette, il s’immisce davantage en moi à chaque instant. Chaque minute possède son importance. C’est lui ou moi. Ce sont les sacrifices ou la vie. Alors, même si j’ignore si j’en suis réellement capable je choisis la vie. Mon apparence changera, mes humeurs dériveront parfois, mais ce n’est qu’une étape, qu’un obstacle à la vie ; ce n’est en rien sa finalité.



Ce jour-là j’ai eu l’impression de plonger seule dans les abymes avant de me rendre compte que nous ne sommes jamais vraiment seuls. Nous sommes ensemble, liés directement ou indirectement par ce mal. Ensemble, nous combattons ce même fléau venimeux.
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