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Le Coquelicot de la Chapelle

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Maia Acklins

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Finaliste
Sélection Jury

Recommandé
On l'a vue sur le chemin de la Chapelle, assise dans la neige qui recouvrait le puits.

Elle ressemblait à un coquelicot en plein mois de décembre dans sa drôle de robe rouge, ses jupons superposés, ce tissu trempé qui lui collait au corps. Elle avait l'air tellement fragile, avec ses grands yeux de biche apeurée, ses yeux noirs qui semblaient fouiller dans votre âme, et ses boucles mal peignées qui glissaient sur ses épaules à peine couvertes. Ses pieds nus étaient posés sur la neige fraîche, et sur ses genoux, elle tenait ses chaussures, des bottines au cuir usé par les ans, ses mains crispées autour des talons, serrées à en faire blanchir ses jointures.

C'est Damien qui l'a vue en premier, alors que l'aube naissait à peine. Il courrait dans les rues pour remonter dans sa chambre avant que ses parents ne s'aperçoivent qu'il était sorti la veille pour aller passer la nuit chez son copain Elie, et il est passé par le chemin de la Chapelle, les lèvres encore chaudes, l'œil encore rêveur. Il s'est arrêté net quand il l'a vue.

Elle lui a fait un clin d'œil.

Et Damien a hurlé.

Il a hurlé tellement fort que toute l'Isère a dû l'entendre. C'était un cri perçant, déchirant, de peur et de tristesse mêlés, comme si, en la voyant, il avait déjà compris qui elle était. Le Coquelicot de la Chapelle.

Le deuxième à la voir, c'était Elie. Il avait entendu Damien et s'était précipité hors de sa chambre, persuadé de le retrouver blessé sur le pavé. Mais quand il est arrivé, pour lui, le temps s'est figé et, tandis que les flocons flottaient dans l'air frais du premier jour de l'an, il a tout vu. Tout. Il a laissé son regard glisser dans la neige fraîche, il l'a laissé remonter le long des jambes nues et blanches jusqu'au premier jupon, jusqu'au deuxième, jusqu'au troisième, il les a regardés tenter de résister au froid et à la neige, tenter de bouffer un peu, mais rien à faire, ils restaient définitivement plats. Puis ses yeux ont glissé vers ses bottines, ils ont traîné un peu le long de ses doigts avant de s'élancer à l'assaut de ses bras, un à la fois. Le cou, long, blanc, gracile, presque invisible derrière la masse d'ébène de ses cheveux fous, et, enfin, Elie la regardait les yeux dans les yeux. Il la sentit pénétrer au fond de son âme et y semer un froid glacial, et repartir comme elle était venue, sans bruit, sans heurt.

Déjà, d'autres gens étaient là, avec eux, à regarder le puits du chemin de la Chapelle. Martine, son petit-fils Augustin, encore en pyjama sous sa doudoune, Sasha et Leïla, les jumelles, leurs frères, Julian et Thomas, et le gardien de la chapelle, qui sortait de sa petite maison, encore à moitié endormi.

Elie s'est jeté dans les bras de Damien et l'a embrassé, comme s'il n'y avait personne autour d'eux, comme jamais il ne l'avait embrassé. Parce qu'il est du coin, Elie, et qu'il connaît les histoires que les vieux racontent l'hiver – pas Damien, Damien est arrivé plus tard.

Il a fallu lui expliquer qui était le Coquelicot de la Chapelle – lui raconter l'histoire d'Isabeau du Rouget et du petit berger qui passait dans le coin, un jour, et qui n'avait rien demandé à personne. Une histoire aussi vieille que le temps, une de ces histoires qui commence par « Il était une fois ».

Car il était une fois, en Isère, la belle Isabeau du Rouget, dont le père, et le grand-père, et l'arrière-grand-père, et tous les autres avant eux, s'étaient enrichis en saisissant l'occasion quand elle se présentait. Tout y était passé, au fil du temps, on avait transformé l'échoppe en une horlogerie, une cordonnerie, une épicerie, en ce que les gens voulaient sans le savoir, et, au temps d'Isabeau, ce que les gens voulaient, c'était de belles tenues, des tenues de princesses et de rois, de longues robes aux couleurs vives et quelques rubans. Alors on avait fait du magasin un atelier et tous les jours, on y recevait de nouvelles étoffes, un peu de laine, quelques rubans de Paris, et une fois, une fois ! de la vraie dentelle.

Isabeau du Rouget, elle, avait été chargée de la vente, parce qu'avec ses bonnes joues rouges, ses boucles brunes et son grand cœur, elle satisfaisait tous les clients. Et un jour était entré, faisant tinter la petite cloche accrochée à la porte, un jeune berger, aussi beau que le soleil et aussi doux que les nuages, avec des yeux bleus qu'on aurait cru découpés dans un morceau de ciel d'été. Il était simplement venu demander un peu d'eau pendant que ses brebis étaient tondues, mais Isabeau lui offrit son cœur avec le verre, et quand le berger repartit, il n'en laissa qu'un derrière lui.

Une profonde mélancolie régnait désormais dans la boutique des Rouget, tandis qu'Isabeau s'éteignait peu à peu, souriant de moins en moins, soupirant tous les jours un peu plus en imaginant la vie qu'elle aurait pu mener aux côtés de son petit berger dont elle ignorait jusqu'au nom. Dans ses rêveries, il se prénommait Amour, et il pouvait sécher ses larmes d'un sourire, et il la faisait rire d'un haussement de sourcil, et il l'endormait d'un baiser sur les lèvres.

Dans la vraie vie, cependant, il se prénommait Jean, et il ne revint chemin de la Chapelle que pour y épouser Marie, une petite blonde joufflue dont le grand sourire se faisait messager du bonheur, et qui préparait chaque matin le casse-croûte de Jean quand il partait avec ses brebis et ses moutons, et qui faisait chauffer la soupe et reprisait le linge en l'attendant, chaque soir.

Ce fut un petit mariage, mais qui fut grandiose, et on y vit Isabeau du Rouget pour la dernière fois. Resplendissante dans sa robe rouge aux multiples jupons, qui cachait ses vieilles bottines usées par les ans, elle était venue tresser des rubans dans les cheveux blonds de Marie, avait béni le mariage et s'était évanouie dans la nuit.

Depuis ce jour, le Coquelicot de la Chapelle revient de temps à autre s'asseoir sur le puits pour observer les amoureux qui courent et sourient sur le chemin, et bénir ces moments.

Et elle tresse des rubans de vents dans leurs cheveux.

PRIX

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Paul Thery · il y a
Il n'est jamais trop tard pour redécouvrir un beau conte...
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Aurélien Azam · il y a
Un conte avec un charme plein de mystère :)
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Virgo34 · il y a
Un joli conte envoûtant.
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Arlo · il y a
Parfait...e vote d'Arlo.
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Magalie F. · il y a
Une "Dame rouge" en quelque sorte, mais une Dame bienveillante et un beau récit, pour lequel je n'hésite pas à voter
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Maia Acklins · il y a
Merci, c'est gentil !
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Geny Montel · il y a
Un joli conte d'Isère. Bravo !
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Maia Acklins · il y a
Merci beaucoup !
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Perle Vallens · il y a
Un peu comme Emily, mais surtout parce que c'ets beau, bien écrit :)
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Maia Acklins · il y a
Merci beaucoup !
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Emily · il y a
Parce que j'ai aimé ce texte, parce que j'aime les coquelicots! bonne chance!
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Maia Acklins · il y a
Merci beaucoup !
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Br'rn · il y a
;)))
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Bahamdoune · il y a
Ma contribution pour ce joli Texte. Merci de soutenir mon poème: C'est le printemps à Isère

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