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K-TI

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L’albatros
 

« Je t’aimerai aussi longtemps que tu pourras compter les perles de ce collier ! » lui avait-il dit en lui offrant le bijou. Chaque grain de nacre avait sa forme propre. Depuis que Léna le portait, elle ressentait quelque chose de délicieusement troublant.

Sa rencontre avec Marin avait donné une autre saveur à ses jours.

Drôle de rencontre, inattendue, presque irréelle. L’hiver n’en finissait plus, il s’attardait, s’étirait et les plages demeuraient désertes ; trop de froid, trop de pluies. Les eaux douces se mêlaient à leurs sœurs salées en de profonds trous. Le delta n’était plus que ruissellement du fleuve débordant, méandres de langues de mer.

Léna venait dans le delta tous les soirs, avant la tombée du jour. Elle laissait les couleurs du soleil couchant jouer sous ses paupières mi-closes. Elle reconnaissait le vent coulis sur sa peau légèrement frissonnante quand le grand astre passait sous la ligne d’horizon. A ses pieds, le sable et les alluvions s’insinuaient entre ses orteils.

Léna restait là un temps immobile jusqu’à ce que la fraicheur devienne froid, que la lumière se fantôme en ombres légères. C’est à cette frontière que Marin était apparu, entre réalité et rêve. Il n’avait que peu parlé, s’était juste présenté comme Marin, de passage dans le delta. Léna n’avait pas interrogé. Elle ne voulait plus de discours humain, d’explications, d’échéances. Peu importaient les passés ; elle était bien vivante dans un présent ouvert. Et cet homme-là s’y invitait avec légèreté et insistance, avec fluidité et densité. Il était comme l’eau inondant alentour. Léna se sentait entourée, baignée d’une douce et chaude humidité. Les rendez-vous du crépuscule lui devinrent indispensables. Dans ses bras de dunes, elle s’endormait tous les soirs. Ses mains et ses pieds curieusement palmés faisaient rempart aux pinces du crabe.

Quand, dans la journée, elle repensait aux rencontres du bout du jour, elle contemplait  les perles du collier. Celui-ci n’était pas régulier mais il émanait de lui une attraction, une sensation de bien-être et de plénitude. Elle comptait, comptait les grains de vie mais ne pouvait s’arrêter. Le collier ne comportait pas de nœud, pas de fermoir et les bulles nacrées se succédaient indéfiniment. Pas de limite mais un espace libre d’espoir entrevu.

A chaque déclin du jour, Léna devinait les embruns, le vent salé avant d’apercevoir Marin qui semblait apparaitre de la mer. Toujours de blanc vêtu, le tissu sur ses longs bras rappelant un plumage d’oiseau. Leurs retrouvailles étaient simples, ils tissaient le fil des mots et défaisaient les maux. Léna devenait plus légère de soir en soir. Marin se nourrissait de ses paroles et de ses peurs.  Il en faisait de quoi grandir, s’émanciper des pinces du mal. Dans le ventre de Léna se dénouaient de secrets amas, de sourdes menaces.

A chacun de ses réveils crépusculaires, la pesanteur se faisait moins dense. Le carcan de ses entrailles relâchait un peu son étreinte.

Le printemps finit par s’imposer, il expédia l’hiver au fond de la mer et régna sur l’écume. Léna était désormais plus forte, chaque cellule de son corps le criait à ses voisines. C’est tout son être qui l’emporta paisiblement mais avec ténacité.

« Je ne comprends pas, je ne comprends pas » murmura le médecin face à l’écran lumineux des radios. « Léna, je ne peux pas vous expliquer ce qui s’est passé cet hiver, mais, j’observe une totale guérison. Vraiment je ne sais pas, mais je suis affirmatif, je ne vois plus de trace maligne. » «  Moi, je sais... » pensa Léna.

Léna fila en vitesse à son rendez-vous quotidien, elle était en retard pour la première fois. Elle arriva dans le delta après le coucher du soleil et remarqua un grand albatros blanc. Il tournoya au-dessus d’elle, puis reprit la direction du large. Elle vit alors qu’il emportait dans ses pattes palmées un gros crabe.

Elle savait qu’il n’y aurait plus de rencontre avec Marin. Il lui restait un collier de perles infinies. A elle, de les offrir en partage de vie, d’en distribuer les bienfaits ; à elle d’aller à la rencontre d’un autre.

Ses pas prirent joyeusement un chemin inconnu entre les buttes de sable venteux.
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A. Nardop · il y a
Belle histoire habillées de belles images.
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Ludivine_Perard · il y a
J’aime beaucoup, très imaginatif :)
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Lolanou · il y a
quel jolie conte !
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Miguel · il y a
Hello K-TY, magnifique, j'aime. Une belle écriture, heureux de te lire. Bravo
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Solthyr · il y a
A imaginer en aquarelles..... c'est magnifique.... merci pour ce moment magique et poétique.
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Eliza · il y a
Très poétique et remarquablement bien écrit avec des mots choisis.
Oui j'ai aimé.

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