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Pourquoi on a aimé ?

L'histoire est portée par une très bonne idée qui tient le lecteur en haleine et donne l’effet d’un page turner (bon, ici, il n’y a qu’une ...

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C’était aux puces d’un petit village que je passais mon dimanche matin. Je jetai rapidement mon dévolu sur un carton contenant d’anciennes gravures. Glissé entre elles, je tombai soudain sur un vieux carnet à la couverture verte. Je feuilletai délicatement l’objet. À l’intérieur, une écriture à l’encre noire et serrée : des dessins, annotations, textes, croquis remplissaient chaque page. Un élément curieux ne manqua pas d’attirer mon attention : les mots semblaient avoir été écrits en miroir et dans une autre langue que le français. J’étais intrigué.
— Combien ?
Un homme d’un âge avancé se gratta la tête avant de me répondre.
— Si vous êtes intéressé, je vous laisse le tout pour dix euros.
Dix euros ! Je jubilai intérieurement.
— Ça me va.
À n’en pas douter, je faisais une sacrée affaire. Je payai le vieil homme et repris ma promenade, mais j’avais l’esprit ailleurs. J’étais impatient d’étudier le manuscrit. Je renonçai rapidement à ma sortie et rebroussai chemin.

— Déjà rentré ? s’étonna mon épouse.
— Oui, je pense avoir déniché un petit trésor.
— Encore un... soupira ma femme.
Froissé, c’est sans plus de détails que je traversai la cuisine et ouvris la porte du garage. J’allumai et me dirigeai vers l’établi sur lequel je posai mon butin. Je plongeai mes mains dans le carton, en retirai plusieurs gravures que j’admirai quelques instants, puis m’arrêtai sur le carnet. Je n’étais pas peu fier de mon acquisition. J’ouvris un tiroir, en sortis une loupe et me penchai sur les mots courant dans le calepin. J’avais raison, le texte était écrit à l’envers. Je sortis du garage et grimpai rapidement à l’étage. J’entrai dans la salle de bains et me mis à fouiller les placards.
— Où as-tu rangé ton petit miroir ? criai-je à ma femme.
Mon épouse finit par apparaître dans l’entrebâillement de la porte.
— Qu’est-ce que tu fabriques encore ?
— J’ai besoin de ton miroir. Il est où ?
Adèle ouvrit un tiroir et en sortit l’objet recherché. Je le lui arrachai des mains et me hâtai hors de la pièce.
— Merci ! lui criai-je en dévalant les escaliers.
— Doucement. Tu vas finir par te rompre le cou !

À nouveau devant l’établi, je plaçai une page du carnet devant le miroir. Je relevai la tête. De l’italien. Déchiffrer le manuscrit n’allait pas être une mince affaire. Mes cours d’italien ne remontaient pas à hier. Je m’assis sur un tabouret et parcourus lentement le carnet. Des croquis d’anatomie côtoyaient des représentations de coiffures, scènes de guerre, plantes, animaux... La fabrication d’un coffre attira mon attention. Je pris un papier et un crayon et établis la liste du matériel nécessaire à son élaboration. Un coup d’œil rapide à ma montre me rassura. Il était à peine dix heures. J’avais le temps de filer au magasin de bricolage ouvert – une chance – le dimanche matin.

Une heure plus tard, j’étais rentré. Je posai l’assembleuse par tourillons ainsi que les planches de chêne sur l’établi. Je sortis ma scie sauteuse, le marteau, le mètre, l’équerre, la perceuse et me mis au travail.

— Bruno, tu m’écoutes ?
— Tu m’as parlé ?
Adèle était entrée dans le garage sans que je l’eusse entendu.
— Je te disais que le repas était prêt. On t’attend.
— J’arrive dans cinq minutes.
— Ne traîne pas trop, les enfants ont faim.
Toutes les découpes étaient terminées. J’espérais ne pas m’être trompé dans les mesures très précises. J’étais en train de percer les planches pour l’assemblage lorsque j’entendis des cris derrière moi. J’arrêtai la perceuse et relevai le nez de mon travail.
— On t’attend depuis plus d’un quart d’heure !
J’abandonnai à regret le garage et rejoignis ma famille. Je mangeai mon gigot d’agneau sans prendre le temps de mâcher, repoussai ma chaise et me levai.
— Tu vas où ?
— Je retourne au garage.
— Tu plaisantes ! On prend le café puis on va chez ma mère.
Je retins un soupir.
— Vous ne pourriez pas y aller sans moi, pour une fois ?
— Tu n’y penses pas, c’est Pâques !
La chose m’était complètement sortie de la tête.
— Ne compte pas sur moi, Adèle. La visite à ta mère tous les dimanches, je commence à en avoir assez. J’ai plus important à faire.
— Oh, tu devrais avoir honte de dire une chose pareille, après tout ce que Maman a fait pour nous !
Je fis la sourde oreille aux récriminations de ma femme et quittai les lieux. Quelques instants plus tard, j’entendis la porte d’entrée se fermer puis des portières claquer. Le moteur de la voiture démarra et le silence revint.

J’avais dû perdre toute notion du temps, car c’est avec surprise que j’entendis les enfants débouler bruyamment dans le garage.
— Regarde Papa, tous les chocolats qu’on a trouvés dans le jardin de mamie !
— C’est moi qui en ai trouvé le plus ! s’exclama Clovis
— Je suis content pour vous, répondis-je distrait. Si vous alliez plutôt vous amuser ailleurs ?
— Tu viens jouer au basket avec nous ?
— Pas maintenant. Tout à l’heure peut-être.
— Mouais, tu dis ça, mais tu viendras pas, ronchonna Nathan.
Je repris mon assemblage sans autre attention aux garçons.

Lorsqu’Adèle vint me chercher pour le repas du soir, je déclinai l’invitation, prétextant avoir trop mangé à midi. En réalité, j’étais tellement accaparé par la réalisation du coffre que plus rien d’autre ne comptait. Une sensation d’urgence s’imposait à moi.

Je finis par toucher au but. Lorsque je me relevai de mon travail, il était passé vingt-deux heures. J’allai enfin pouvoir tester ma création. Il était précisé dans le calepin qu’il fallait glisser dans le coffre un objet étant lié à un souvenir. Après un coup d’œil rapide autour de moi, je me décidai pour le porte-clés acheté l’été dernier en vacances. J’en détachai les clés et le glissai dans le coffre, abaissai le couvercle et attendis quelques secondes avant de le relever. Le manuscrit ne mentait pas. À la place du porte-clés se trouvaient maintenant des pièces en or. Incroyable ! Je traînai bruyamment le coffre jusqu’au salon où je retrouvai ma femme et mes enfants. Les garçons étaient à nouveau absorbés par leurs consoles, pendant qu’Adèle s’occupait du repassage.
— Il faut que tu voies ça !
— J’ai autre chose à faire, me répondit mon épouse, visiblement de mauvaise humeur.
— Regarde, plutôt que de faire ta mauvaise tête.
Je me saisis du premier objet que je vis, à savoir une photo prise à la maternité, onze ans plus tôt. Nous posions fièrement avec les nouveau-nés.
Je plaçai le cadre dans le coffre, le fermai et l’ouvris à nouveau.
— Constate par toi-même, dis-je en pointant du doigt le fond du coffre.
Adèle se pencha.
— Bah ça alors !
— Extraordinaire, pas vrai ?
— Oui... Mais où est passé le... C’était quoi déjà ce que tu as mis dans le coffre ?
— Je ne m’en souviens plus, mais peu importe. Regarde-moi toutes ces pièces ! Qu’y a-t-il ? Tu en fais une drôle de tête.
— Je ne sais pas, je me sens triste subitement. Ce doit être tout ce silence. Si nous avions eu des enfants, la maison serait plus vivante.
— Adèle, tu ne vas pas revenir sur ce sujet. La vie en a décidé autrement. Concentre-toi sur le positif. Nous allons être riches !
Je sortis les pièces en or, les posai sur la table et attrapai un nouvel objet. Peu à peu, le séjour se vida de ses divers bibelots et la table se couvrit d’or. Qu’allais-je pouvoir glisser dans le coffre maintenant ? Je décrochai le cadre fixé au-dessus de la télé.
— Non Bruno, pas cette photo !
— Pourquoi ?
— C’est celle de notre mariage et j’ai un mauvais pressentiment.
Je haussai les épaules et sans tenir compte des mises en garde d’Adèle, je glissai le cadre dans le coffre, abaissai et relevai le couvercle.
— Et une nouvelle fournée ! Je vais pouvoir te développer des milliers de photos avec tout cet or, si tu veux Adè...
Je suspendis ma phrase. À qui étais-je en train de parler ? Je me laissai tomber sur une chaise et caressai les pièces du bout des doigts. Je soupirai. Ah ! si seulement j’avais quelqu’un avec qui partager tout cet or. Ma vie de vieux garçon me pesait. « Il est des choses que toutes les richesses du monde ne peuvent acheter », me dis-je tristement.

PRIX

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Polotol · il y a
En débutant cette lecture, j'ai eu un sentiment de déjà vécu. Dans une formule mat physique. Espace temps?
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Silvie DAULY · il y a
L'affection des siens contre l'or, Bruno a bien perdu au change! Belle écriture, suspense, scénario excellent, une captivante nouvelle fantastique!
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Silvie :o)
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Pulcherie · il y a
On est littéralement emporté par votre histoire .bravo
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Pulcherie :o)
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Super, j'ai aimé
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Daniel :o)
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Mikael Poutiers · il y a
Très réussi. Bravo. Comme quoi l'or ne remplace pas la vie (même si parfois on serait tenté de mettre son conjoint et ses enfants dans la boite...)
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ah ah, merci Mikael :o)
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Odile · il y a
Ohh j'adore cette histoire !!! Merci
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Odile :o)
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Odile · il y a
Je viens d'adopter ce petit :o)
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Alsy · il y a
Une histoire vraiment bien écrite et une chute surprenante !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Alsy :o)
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Duje · il y a
Un rêve d'or . Quel style alerte au passé simple !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Duje :o)
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Lolanou · il y a
L'or ne fait pas tout... Belle histoire.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Lolanou :o)
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Jean-Claude Renault · il y a
Belle histoire, bel effacement :-)
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Jean-Claude :o)
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