Le cœur des Marins

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Rabelais disait : "science sans conscience n'est que ruine de l’âme" J'ajouterai : "vie sans écrit est agonie de l’esprit"  [+]

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Un jour à Fécamp, nous eûmes la chance, ma fille et moi, d'embarquer sur un langoustier. Ce vieux gréement nous promettait tout du voyage d'agrément.
Cependant, dès la sortie du port, nous jouions déjà à la balancelle russe : exercice de cirque auquel je ne pensais pas être convié. Camille me regardait avec une expression mêlée d'excitation et de surprise.
Fécamp, port sans véritable digue accueille en son sein, des courants très puissants. La météo, comme pour nous faire comprendre toute sa puissance, leur avait accordé son soutien. Et c'est vent de face que nous quittâmes le port. Le capitaine avait décidé de lancer les machines à plein régime. Fendant la vague, nous passions de la balancelle à la montagne russe.
Les creux et les sommets des vagues, nous faisaient prendre un ascenseur express pour un immeuble de huit mètres de haut, d'après les dires du second.

Sur une impulsion, Camille et moi décidâmes d'aller jouer les figures de proue en s'approchant le plus possible de l'avant, guidés par un cordage qui courait de l'arrière vers l'avant au centre du bateau.
La sensation était enivrante, forte et indescriptible. A chaque fois que nous plongions dans la vague, nous recevions mille embruns qui renforçaient la chair de poule que provoquaient déjà nos grandes sensations. Lorsque le mouvement contraire s'amorçait, nos estomacs rejoignaient nos cœurs et nous nous accrochions l'un à l'autre.

Un fois dégagés des courants chahuteurs, nous mîmes le cap sur Dieppe.
Nous devions caboter le long des côtes normandes qui nous offraient sa dentelle de hautes falaises. Sur le pont, nous admirions ce paysage où la hauteur des falaises se doublait dans le miroitement de la marée.

Nous étions partis pour vivre le quotidien d'un marin pêcheur à la langouste.

Le soir, le cuisinier de l'équipage nous racontait mille anecdotes - plus ou moins croustillantes - sur l'épopée de la pêche aux siècles derniers.
Il venait d'une lignée de marin de père en fils. Il était drôle et inépuisable et nous voyagions sur ses récits comme si nous y étions. Nous en oublions même les mouvements du rafiau qui parasitaient nos digestions.
Au moment du couché, nous prîmes chacun les cabines qui nous avaient été attribuées. Elles consistaient en de petites loges coincées contre la coque du bateau.
En s'endormant, nous entendions le craquement du bois, qui nous contait les milles péripéties de cette vielle embarcation, ainsi que le clapotis du roulis qui venait nous bercer tout doucement.

Le lendemain nous prîmes la direction du Havre. Chaque "invité" devait, pendant quelques précieux instants, participer à la vie de l'équipage. Selon nos capacités, nous hissions les voiles, préparions les repas ou tenions la barre.
Pour ce dernier exercice, chacun était convié. Le capitaine nous donnait les indications pour prendre le bon cap. Munis de nos seules sensations et d'instruments rudimentaires, dont on nous avait expliqué la fonction, nous naviguions ainsi.
Nous menions chacun ce gréement d'exception sous les instructions vigilantes de notre mentor.
Soudain, cédant la barre à ma fille, nous entendîmes rugir la vieille coque. D'un ton plaintif, elle nous apprenait que nous venions de heurter quelque chose. Yeux dans les yeux avec le Capitaine, je me voyais le naufrageur de notre bateau. Entretenant mon effroi, ce dernier pris un air très sombre appuyé par une attitude contrariée.
Mais qu'avais-je fait d'aussi irréparable !!!
Tout me passa par la tête : du drame du Titanic à celui de l'Amoco Cadiz. Avait-on assez de gilets, à quelle température était l'eau, combien de temps nous allions tenir dans cet élément devenu maintenant hostile à mes yeux. Me voyant passer par tous les tons de la frayeur, il se mit à rire. Un rire tonitruant accompagné d'une grosse tape sur l'épaule dont j'en ressens encore les soubresauts aujourd'hui.
Nous avions frôlé un parc bien particulier. C'était en quelque sorte, à une certaine époque, le frigidaire des marins pêcheurs. Lorsque la pêche était très bonne et que le marin savait que tout ne serait pas vendu de retour au port à la criée, il remplissait ses cassiers pour les jours de disettes.

J'avais heurté un cassier centenaire et mis fin à son martyr d'inutilité : ce qui ferait une histoire de plus à raconter par notre cuisinier.

Pendant trois jours nous vécûmes comme de véritables marins : des personnes qui ne se connaissaient pas la veille se tapaient sur l'épaule le lendemain.
Nous étions "sur le même bateau" et sans cohésion de notre part nous étions vulnérables sur cette coquille de noix.
L'entraide, la solidarité, la coordination dans les manœuvres nous avaient ouvert à un autre monde : celui de la confrérie des marins.

C'est à cette occasion, que j'ai pu explorer la profondeur de l'âme humaine. On ne ment pas devant la grandeur des éléments et les territoires inconnus.
Cette immersion n'a fait que renforcer les liens que j’ai tissés avec les personnes que j'ai croisées dans cette grande aventure vraiment pas ordinaire et confirmer ce que je ressentais pour ma fille : un amour indéfectible.

Explorez votre âme, et vous saurez qui vous aimez…

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Thara · il y a
Une belle exploration en mer, étayée par quelques récits le soir. Merci de nous avoir offert ce partage de découverte !
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Lionel Conseil · il y a
merci beaucoup !!!
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Isabelle Lambin · il y a
Sacrée aventure que je ne pourrais vivre n'ayant pas le pied marin. J'aime beaucoup : " On ne ment pas devant la grandeur des éléments et les territoires inconnus."
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Lionel Conseil · il y a
Merci beaucoup Isabelle, je ne manquerai pas d'aller sur votre page pour découvrir vos écrits.
Bonne journée

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Lammari Hafida · il y a
Une aventure dans les ondes pleine d'émotions , mon vote ! Je vous invite à lire mes poèmes en finale < Feuille d'automne > et < Dans les songes >
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Philippe Romano · il y a
c'est pas l'homme qui prend la mer c'est la mer qui prend l'homme!!! moi ton récit il m'a prit je m'souviens un dimanche soir!!! bienvenu au club mon ami!!! et bonne chance!
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Lionel Conseil · il y a
Toi aussi Philippe !!!
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Violette · il y a
Un beau récit, une belle découverte.
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Lionel Conseil · il y a
Merci Violette !!!
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Mjo · il y a
J'aime cette épopée en mer ; il est des lieux où l'on ne peut pas (se)mentir , Parole de marin!!Mes votes
Je vous invite à découvrir mon TTC:"Le royaume des morts"

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Jean Calbrix · il y a
Un joli rendu d'une balade en mer depuis Fécamp, port des Terre-Neuvas ! J'ai moi-même essuyé une belle tempête dans la vedette reliant Granville aux îles Chausey. Le fond de l'eau, le haut du ciel, l'estomac jouant au yoyo ! Bravok, Lionel, pour ce beau TTC, rendant compte de votre périple avec votre fille au milieu des embruns et de la solidarité des marins. Vous avez mes cinq votes !
Si vous aimez patiner sur la glace, j'ai ce qu'il faut ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Philshycat · il y a
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DIDOU · il y a
petit marin d'eau douce .... ;-)
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Alain Adam · il y a
j
Je reconnais dans ce texte l'homme coeur et le marin d'eau douce ainsi que le père aimant! Mon vote

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Lionel Conseil · il y a
Merci Alain ...
Tu as tapé dans le mille

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Alain Adam · il y a
:-)))