Le club des trois

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En compétition

Cinq ans pigiste pour un quotidien régional, je pense avoir su écrire dans ma tête bien avant de savoir utiliser une plume (je dis bien une plume !) J'aime les mots tout autant que les fleurs et  [+]

Image de Été 2020

Nous avions le diable dans le ventre, comme disait grand-maman. « Soyez rentrés pour quatre heures, bande de petits voyous ! » Dieu, que ces vacances d’été, loin des plages bondées, des conventions bourgeoises, des claquettes à la mode, nous semblaient agréables ! « tagada, tsoin-tsoin, les sauvageons, salissons allègrement nos bermudas déjà râpés ! »
J’étais chef de clan, fripouille aux nattes blondes. Je commandais bien, très bien même, les deux fils des voisins. Pourquoi faire des devoirs de catéchisme, quand l’après-midi est parfumé aux fleurs de seringas et aux grappes de cassis, si âpres en bouche ?
Il faut chasser le trésor aujourd’hui. Chantons, dansons, rions, sautons, remplissons notre invisible malle des insoupçonnables trouvailles et offrandes de la liberté.
Les adultes ont des secrets qu’ils disent valoir des fortunes. Allons, de ce pas fouiller les endroits défendus pour nous emparer de leur pactole. Il nous faudra escalader des monticules de bricaillons, nous faufiler entre des ronciers menaçants, et à l’image des héros de notre Collection Verte, nous franchirons les obstacles hardiment. Un seul trophée par jour sera déjà une prouesse.
Notre trio de baroudeurs grimpait fièrement sur des vélos rafistolés de toutes parts, néanmoins décorés avec raffinement : des scoubidous en pompons aux poignées du guidon, des bouchons en plastique multicolores accrochés aux rayons. Tant de poésie cliquetante sur nos bicyclettes rendait jaloux tous les autres gamins du quartier.
Premier objectif : rejoindre discrètement le vieux séminaire.
Nous avons dissimulé nos deux-roues dans un talus d’orties, nous sommes restés béatement admiratifs face à la forteresse corsetée de lierre d’où doivent encore sourdre les échos de chants grégoriens. Cette silhouette semblait si lointaine, le mur d’enceinte si haut et épais que des frissons de médiocrité nous tétanisaient !
Afin de pouvoir crapahuter dans une casemate « interdit au public », nous reprenions des forces et partions à l’assaut d’un buisson de croque-poux. Ces rugueuses baies blanches, duveteuses et jaspées sont de vraies friandises ! Nous avons traversé un tunnel en ombelles de sureaux, sur lesquelles serpentaient des chèvrefeuilles à la senteur d’orange et de roses. Si j’avais écouté mon enchantement, je me serais posée là, ma tête sur un coussin de pissenlits en fleurs. J’aurais scruté le bleu du ciel à travers le plafond sauvage de cette aubette de verdure.
Mais, j’étais chef de troupe… et nous avions une mission à remplir ! Nous devions ramper sous un grillage, déjà torturé, pour pénétrer dans le hangar et escalader une jetée de parpaings.
Soldats de plomb ! Jamais de la vie ! Après avoir traversé l’entrepôt de grand-père, les montagnes de sable gris, les empilements de tuiles faîtières, les sacs de ciment, les ardoises bardeaux, les pannes flamandes, les tuyaux de cuivre et d’aluminium, nous sommes tout simplement montés sur des tas des briques rouges. Cet échafaudage parfait nous permit d’atteindre le mur pour plonger dans le champ moissonné à la nuit dernière. Un, deux, trois… nous avons plongé en crapauds au milieu des éteules, nous déchirant les mollets…
À vos marques ? Prêts, partez ! Il nous fallut parcourir plus de cent mètres pour faire du cloître désaffecté notre conquête.
Au lointain, la perspective des troncs centenaires de tilleuls et de marronniers était trompeuse : la paroi n’était pas exactement un obstacle inaccessible ! Après notre course folle, nous nous y sommes ratatinés. Nous devions affronter l’escalade de La Grande Muraille de Chine !
Daniel sacrifia ses épaules pour aider à notre ascension. Il devait rester en bas, vigile et collecteur, avec son grand filet à provisions. Des lianes épaisses et noueuses comme des cordes permettaient de nous hisser avec une rassurante facilité. L’atterrissage en contrebas fut brutal et surprenant : notre parachutage miraculeusement amorti par un tapis de cônes et de fougères. Pas le temps de visiter l’immense et inquiétante propriété en friche : pommes, poires, prunes, cailloux érodés aux couleurs ensorcelantes ; tout fut projeté en direction de notre camarade, et je priais pour que son crâne soit épargné…
Cette intrusion dans l’austérité végétale semblait déranger l’âme de ce parc, sombre et étrange… Les piètres fantassins aux fesses endolories, que nous étions à cet instant, sentaient leur visage devenir transparent à l’approche évidente de soutanes fantômes, et nous devinions des ombres aux vitres sales et opaques des fenêtres en ogive du bâtiment-dortoir.
La syncope nous guettait au bruissement stupide d’un envol de moineau. Notre exploration, vouée à l’échec, nous nous sommes précipités pour amonceler pierres et branches et amorcer notre repli. Nos petites mains en grappins s’échardaient aux prises des bois de la vigne vierge. Notre propulsion par dessus le rempart fut fulgurante !
Daniel avait bien travaillé. Il avait réceptionné notre abondante récolte. Il nous attendait dans une béatitude surprenante, en extase, comme envoûté par le galet fluorescent au creux de sa main ouverte… L’objet miraculeux, remonté des entrailles d’un cimetière de missels, mélangé à nos fruits véreux !
Notre retour au bercail était urgent. Visiblement, à notre teint pâlot, nous étions les victimes d’intenses émotions spirituelles !
Pour connaître la suite de nos aventures, il faudrait attendre demain. Demain, jour des funérailles des poissons rouges de tante Luce. J’étais l’organisatrice de cette pieuse cérémonie. Tout devrait donc se passer sans surprise !
Quoique… Il me semblait avoir aperçu au fond du verger (accessible exceptionnellement pour l’occasion), un vestige de cabane…

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M. Iraje · il y a
Il y a toute la nostalgie du " Petit Nicolas " ou des photographies de Doisneau derrière ce trio.
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Michèle Dross · il y a
Joli retour au monde des explorations enfantines.
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Mireille Bosq · il y a
Une enfance libre peut être un enchantement quand les explorations prennent des proportions héroïques !
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Joan · il y a
Un vocabulaire riche, des qualités d'écriture, ce club des trois est un délice.
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Sylvie Follet · il y a
merci Joan je me sens flattée
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Fleur A. · il y a
Des plaisirs d enfance
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cendrine borragini-durant · il y a
Magnifique retour en enfance dans une langue alerte et colorée. Je me serais volontiers jointe à cette bande de joyeux garnements. Prévenez-moi à leur prochaine expédition ;-)
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Keith Simmonds · il y a
Un bel hommage au monde de l'enfance d'antan, Sylvie !
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Zyablik z · il y a
L'enfance et ses belles folies , la nature au vocabulaire riche et coloré. Un texte qui sent la bonne nostalgie, celle qui nous fait encore rêver. Bravo Sylvie.
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Albane Charieau · il y a
Un magnifique retour en enfance. Un régal merci
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lucile latour · il y a
en voici du beau langage qui remonte le temps...bravo.
je suis en finale pour le gp de printemps. pour une nouvelle et une poesie vers libres je vous invite. vous me direz. Encore bravo à vous.

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