Le clown de Lourdes

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En compétition

J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel  [+]

Image de Printemps 2021
J’étais enfant.
Posé comme un mendiant sur un trottoir de la rue Sainte-Marie, je lisais. Si, pour les cérémonies du matin, j’accompagnais bien volontiers ma brancardière de grand-mère et son malade dans les sanctuaires, l’après-midi, je négociais un temps libre pour me poser sur un carré de trottoir devant notre hôtel et lire les « satanés livres de mon père ». J’étais juste devant la bande rouge où passent les malades, flanqués de leurs brancardiers. Ils descendaient de l’hôpital en direction de la grotte de Bernadette, avant de remonter prières faites et espoir avalé, comme un médicament.
C’est sur cette bande qu’il m’apparut.
Il n’était pas encore près de moi. Il était même assez loin. Il remontait seul. Il progressait à pied sur cette voie royale qui mène du Paradis à l’Enfer et inversement. Il allait lentement, mais sans canne. Devant un magasin, tout au bout de la rue, il s’arrêta. Il tourna mécaniquement la tête sans que son torse n’ait en rien bougé. Il sembla hésiter, se passa une main sur le front, puis renonça. Sa tête se replaça alors dans la direction de ses jambes et, tout comme je l’imaginais d’un automate, il repartit comme repart une mécanique complexe et usée. C’est alors qu’il commença à perdre l’équilibre et, par là même, à attirer l’attention. Il n’avait pas encore chuté, son corps ne lui avait pas encore totalement échappé. Il avançait comme on titube quand l’alcool a joué un mauvais tour, quand le cœur et le corps sont à la fête foraine, mais il avançait avec la volonté visible de conserver, coûte que coûte, ses pas sur la bande rouge. C’était une marionnette abandonnée par son marionnettiste, un squelette entier désarticulé, ballotté par des forces invisibles. Se courbant, se redressant, fuyant à gauche, partant à droite, il avançait sans rien comprendre comme aux Jeux olympiques, ces marathoniens de la marche tout au bout de leur calvaire. Ses bras, curieusement ramollis, pendaient sans vie et n’accompagnaient les mouvements de son corps que par un balancement qu’expliquent seules les lois indiscutables de la physique. Finalement, ce n’était qu’une savonnette dans les mains joueuses d’un petit dieu.
Il s’approcha encore de moi. Je le voyais nettement à présent. Son visage était pâle. Ses yeux disparus sous un voile de deuil. Tout autour, les personnes, par une inexplicable mais fréquente dynamique, s’écartaient ou se rapprochaient de l’homme et de son curieux spectacle. Moi, je restais immobile en attente de l’irrésistible chute. Il était à ma portée à présent. J’aurais pu me lever et d’un simple mouvement le saisir par le bras, mais la scène m’avait totalement pétrifié.
Enfin, lourdement, bêtement, sans trop de bruit, il chuta. À mes pieds, toute sa machinerie de chair et d’os vint se répandre et son crâne, cognant l’arête du trottoir, émit un son étrange. Ce fut la seconde intelligente des peuples qui font des oh... et des ah...
Puis, la tête de l’homme posée sur le bitume trembla, ses yeux se libérèrent des paupières rougies et, contre toute attente, son visage s’ouvrit alors sur un large sourire. Un sourire qui m’était destiné ! Mais un sourire hors de propos, un sourire d’ailleurs, et autour, la foule pressante s’inclinait déjà sur la victime en lui jetant des paroles rassurantes comme on jetterait des pièces dans l’assiette d’un clochard. Et lui, lui, il me regardait d’un regard brillant dans lequel je pus lire, sans aucun doute alors, de la joie !
Je n’avais pas bougé. Toujours pas. Mon livre à la main, je répondis à son sourire. Alors, de la rigole et tandis que déjà s’approchait le sifflement des sirènes, je vis son bras qui s’animait et de ce bras se dégagea une main, pâle mais grande ouverte, qui s’approcha de moi comme un seul être.

— Enchanté ! Je suis Fernand. Fernand le sclérosé !
— Comment allez-vous ? Vous ne vous êtes pas fait trop mal ?
— Penser donc ! J’ai l’habitude, vois-tu mon petit...
— L’habitude ?!
— Oui jeune homme, l’habitude. Je suis Grand Résistant ! Avec deux majuscules.
— Grand Résistant ?!
— C’est mon métier !
— Votre métier ?... Pendant la guerre ?...
— Mais non mon petit ! C’est mon métier d’aujourd’hui, comme celui d’hier : je suis clown !

Et ayant dit cela, l’homme se redressa. Avec quelques efforts certes, mais il se redressa comme si rien n’avait été ou presque. La foule assemblée recula alors d’un pas, comme en proie à un naturel et respectueux pressentiment de miracle.
L’homme était debout. Ses mains palpaient ses genoux, ses coudes et ses reins vérifiant la mécanique de ses os, le bon fonctionnement de son corps. Aux pompiers, il précisa que c’était une erreur, qu’il était clown, que c’était une mauvaise blague, un mauvais spectacle ou quelque chose dans ce genre. Puis, se retournant vers moi, il me demanda si je serais là un jour prochain, demain peut-être. Je répondis par l’affirmative d’un signe de tête et j’aurais aimé alors entendre de sa bouche, comme de celle du docteur Cyclopède un « étonnant non ?! » libérateur, mais il ne vint pas.
Fernand le sclérosé m’adressa un dernier sourire, me tendit une nouvelle fois sa main et me glissa dans la paume un petit objet que j’oubliai aussitôt. Puis, il refusa d’un geste sec le bras d’un pompier et rassembla tout ce qui lui restait de fierté et de force pour avancer le pas.
Tous, nous le regardions en silence, repartir sobrement. Il y avait dans l’atmosphère quelque chose de terriblement pathétique qui scellait les lèvres de chacun. Arrivé à l’entrée de Saint Frai, là où la bande rouge disparaît, où le commun et gris goudron recouvre tout, l’homme s’effondra pour de bon. Les secours attentifs à la scène d’un bond furent là, près du clown en détresse, et s’appliquèrent à guider Fernand vers les chemins douloureux de la conscience, mais rien n’y fit.
Les pompiers hissèrent le malheureux dans le camion. Puis ils partirent comme ils étaient venus, dans un vacarme de cirque. La sirène s'éloignait déjà quand ma main s’ouvrit alors sur un nez de plastique, rond et rouge.
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VERONIK DAN · il y a
Un clown qui a trouvé en ce petit garçon un successeur. Beaucoup d'émotion dans ce récit.
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Jo Kummer · il y a
Le clown de Lourdes pour vivre malgré tout!
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Maremma · il y a
Étonnante tranche de vie, bien racontée!
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Mijo Nouméa · il y a
Oui un clown s'est en toute discrétion, comme un pied de nez à la mort, choisi un successeur :)
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Fleur A. · il y a
Le clown a choisi un successeur...
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire étrange et peu commune avec cette émouvante transmission.
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JAC B · il y a
https://www.bernardbuffet.net/wp-content/uploads/2018/09/Les-fameux-clowns.jpg
quel symbole ce nez rouge ! C'est un texte très profond Gérard, l'apparence et l'intention où est le mirâcle ?

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Gérard Manlussat · il y a
Merci JAC pour cette belle référence !
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P.E. Cayral · il y a
Eh GM ! Superbe !
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Camille Berry · il y a
Belle écriture pour dire toute la tristesse des clowns...!
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Anne-Laure Bernier · il y a
Merci pour ce clown à l'âme immortelle.

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