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Je venais de quitter le dispensaire d'hygiène mentale, où j'exerçais trois jours par semaine, pour me dépêcher de rejoindre la gare d' Épinay – Villetaneuse. Ce n'était que le commencement d'un long périple qui devait me mener de la banlieue nord à la banlieue sud, terminus la gare d'Épinay-sur-Orge, non sans avoir pris le métro entre mes deux RER, soit trois heures de transport aller-retour. Temps habituel, quand il n'y avait pas de grèves, de suicides, d'objets divers balancés sur les rails, ou encore en l'absence de neige s'infiltrant dans les motrices, obligeant les rames à s'arrêter. Un matin de février 1978, mois où il fit particulièrement froid, c'est la mésaventure qui arriva à tous les passagers d'une rame du RER C, dont je faisais évidemment partie. Il faut dire que par – 25° C, peu de machines franciliennes pouvaient fonctionner normalement. La SNCF nous invita obligeamment à descendre sur les voies pour rejoindre la gare parisienne la plus proche. Heureusement, nous étions stoppés aux portes de la Capitale.

Nous étions à présent au début de l'été, aucun mouvement social ne se dessinait à l'horizon, et les vacances approchaient. Je marchais d'un bon pas en cette fin d'après – midi. Si je n'avais pas été retenu par la mère d'un petit patient souhaitant s'informer des progrès de son rejeton sur le plan de son graphisme hasardeux dû à une latéralité encore insuffisamment fixée, je ne me serais pas ainsi hâté, aurais pris le temps de lire mon journal, tout en marchant - mais oui c'est possible, à condition de jeter un œil de temps à autre au-dessus des pages dépliées –, comme je le faisais le matin. Une fois cependant, tellement absorbé par la lecture d'un article politique, je m'étais violemment cogné le genou sur un poteau empêchant les voitures de stationner, et m'étais excusé, croyant avoir heurté un passant. Quand je levai la tête de mon journal et que je constatai ma bévue, je regardai à gauche et à droite pour observer les réactions éventuelles des piétons, tellement j'avais honte, mais les gens me croisaient dans une indifférence totale ; pas de crainte à avoir donc.
Arrivé sur le quai, déjà bondé en cette heure de sortie de bureaux, je n'eus que peu de temps à attendre avant qu'une rame n'arrivât, à l'heure prévue. Me plaçant sur l'un des côtés des portières afin de laisser descendre le flot de passagers, je me laissai doubler par quelques personnes pour ne pas paraître discourtois en me précipitant le premier sur le marche-pied, comme certains crétins que je voyais faire, les jours de grève des cheminots, bousculant femmes et enfants sur leur passage pour être certains d'avoir une place, puis ne cherchant pas à se faire oublier, occupaient l'espace qu'ils s'étaient octroyé, repoussant les usagers téméraires cherchant à grimper, avant que les portes ne se referment. Une fois monté, sans illusion, je cherchai à me frayer un chemin pour atteindre les sièges, mais une haie d'usagers faisait barrage. Je n'en comprenais pas la raison. Me faufilant en m'excusant, l'allée centrale m'apparaissait à présent, pratiquement saturée de travailleurs exténués par leur journée. La fatigue se lisait sur le visage des femmes, principalement, celles-ci pensant déjà au repas à préparer pour leur famille. Autant le matin, l'odeur émanant de la foule est supportable, on arrive même à y distinguer certains parfums, Un Chanel ou un Guerlain (rares dans un train de banlieue, je vous l'accorde, plutôt des fragrances d'eau de toilette et d'après – rasage), autant le soir, le mélange de sueur, d'eau de Cologne et de tabac prend à la gorge, donne parfois des hauts de cœur ; tel est le lot quotidien des voyageurs franciliens.

Sur ma gauche, curieusement, les deux premières banquettes qui se faisaient face étaient inoccupées, à l'exception partielle de l'une d'entre elles, côté fenêtre, « squattée » par une seule personne, un seul personnage devrais-je dire, étant donné l'allure de celui-ci : un clodo, un vrai de vrai, vêtu de guenilles, un bonnet sur la tête malgré la chaleur ambiante, des croquenots maculés de boue séchée aux pieds, une besace en bandoulière, serrée contre son flan, qui devait contenir son matériel de survie. Il se tenait là, tranquille comme Baptiste, fourrageant de temps à autre sa barbe broussailleuse poivre et sel, comme perdu dans ses pensées. Il ne semblait pas agressif, au demeurant, et je ne comprenais pas ce qui faisait hésiter les passagers à s'asseoir, si ce n'est tout contre lui, tout au au moins en face, ou de manière décalée. J'avais l'habitude des clochards dans l'hôpital psychiatrique où je travaillais à temps partiel. Ceux qui échouaient dans mon service étaient délirants mais pas dangereux pour un sou, sauf s'ils avaient bu. C'est donc en toute confiance que je m'excusai auprès des quelques personnes stationnées contre les banquettes, pour m'asseoir en vis-à-vis du voyageur, dans un silence solennel. Ne voulant pas paraître impoli en le dévisageant, je dépliai mon journal et commençai à prendre mes aises, quand une odeur désagréable força mes narines. Je me mis à renifler par à-coups pour mieux cerner l'origine du phénomène. C'était vraiment une odeur pestilentielle, pas de celles produites par les boules puantes, non, quelque chose qui prenait au nez, comme du vieux fromage moisi. Je me sentais de plus en plus mal et compris finalement assez vite d'où venait l'agression : de mon voisin d'en face, bien évidemment ! Au bord de la nausée, n'y tenant plus, je me levai d'un bond sous les applaudissements de spectateurs hilares. L'un d'entre eux, qui avait chronométré mon passage sur la banquette, claironna d'un air triomphal : « Deux minutes quatorze, record battu ! » La scène avait laissé de marbre le clochard, toujours perdu dans ses pensées. En riant avec les passagers, je me glissai parmi eux et, serrés comme des sardines, nous attendîmes avec impatience le prochain arrêt.

Nous allions bien rigoler avant notre arrivée à la Gare du Nord !

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M. Iraje · il y a
Attitude pas très charitable . L'odorat serait donc un frein à l'empathie ... ?
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Joël Riou · il y a
Il y a des limites à ce que peut supporter un pauvre usager des transports en commun !
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Flore · il y a
J'ai la chance de ne pas utiliser ce genre de transport, j'habite Toulon...le bus quelquefois, mais qui n'a rien à voir avec votre description...Bon courage, il faut vraiment le vivre...Un TTC bien conté...avec une certaine tristesse pour ce pauvre malheureux devenu, par son odeur, un enjeu de temps possible, entre les autres voyageurs, à supporter sa proximité...
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Joël Riou · il y a
Cette anecdote remonte à présent à bien des années, mais je ne pense pas que la situation des franciliens se soit améliorée, bien au contraire ; merci de votre compassion pour le pauvre indigent.
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Isabelle Lambin · il y a
Le malheureux...
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Joël Riou · il y a
... passager indisposé par l'odeur ou le responsable des désagréments infligés à certains usagers, obligés de voyager debout ?
Je plaisante bien sûr, mais ce genre de situation a de quoi agacer un brin. Encore merci à vous d'être passée me lire.

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RAC · il y a
TristeS réalitéS parfaitement bien campées, bravo ! A bientôt sur nos pages respectives...
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Joël Riou · il y a
Bien que cette épisode date, il est encore d'actualité. Merci à vous.
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Marie Quinio · il y a
J'aime votre texte bien écrit mais je trouve cela triste...
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Joël Riou · il y a
Le monde des transports en commun a ceci de particulier que les gens, en général s'ignorent. Il suffit d'événements particuliers, telle une grève ou une perturbation pour que le lien social se renoue ; dans cette histoire, le lien s'est recréé au détriment du clochard. C'est peut être cela que vous trouvez triste, mais il ne semblait pas du tout en souffrance.
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Ginette Vijaya · il y a
Un moment hautement mémorable !
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Vivian Roof · il y a
Vous devez posséder un stylo-plume d'excellente marque pour écrire aussi justement.
Heureusement, tous les clochards ne sentent pas mauvais. Certains sont hauts en couleur et riches philosophiquement. J'ai encore en mémoire celui des Buttes-Chaumont, narrateur inépuisable...

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Joël Riou · il y a
Il est vrai que celui-là était particulièrement gratiné, et je n'ai rien contre les clochards philosophes des Buttes-Chaumont - que j'ai parcourues en culotte courte, soi dit en passant - à l'image de jean Gabin ayant endossé le costume d'Archimède.
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Rtt · il y a
Quelle superbe tranche de vie, si bien contée, c'est superbe!
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Joël Riou · il y a
Merci de votre passage et de vos compliments.
Quand un texte n'est pas retenu, il est rarement lu. Merci encore.

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