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Le clan des Ombreux

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Eowyn

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D'un geste sec, Flavien Martel rajusta la capuche de son épais manteau. La bise qui balayait la ville mugissait à n'en plus finir telle une longue plainte déchirante. Il frissonna, serra la mâchoire. Il faisait froid, si froid et depuis si longtemps. Maudit vent ! Maudite plainte qui remuait en lui une douleur ancienne et si vive pourtant. Il avait beau être des plus endurants, la fatigue commençait à se faire sentir. Cela faisait des jours et des nuits qu'il marchait. Il avait quitté la lointaine contrée de Montmajour pour revenir ici, au Domaine de Beaumont car son heure était venue. Il jeta un regard circulaire, avisa à l'angle d'une ruelle, une gargote crasseuse. Des souvenirs de jeux partagés avec d'autres enfants dans la courette de cette taverne surgirent dans son esprit. C'était, d'après l'enseigne, celle de Maître Landry. Etre au chaud et glaner les dernières informations qui peut-être lui faisaient défaut, cela ne se refusait pas. Il avança, s'installa à la première table pas trop graisseuse, épousseta les miettes qui traînaient.
— Vous avez bien choisi votre jour, milord, chantonna une pimpante demoiselle à la poitrine généreuse. Aujourd'hui, au menu, tourte chaude, rognons frits et bière à volonté. Le maitre queux s'est surpassé !
— Deux chopes de bière tiède pour commencer, grogna Flavien en ôtant ses gants de cuir. Je te rappellerai si besoin.
A la vue de la main gauche du nouvel arrivant, le sourire de la jeune femme se figea. Sur le plat de la main, entre les veines apparentes, spiralaient sept points noirs. Le signe des Ombreux.
— File si tu ne veux pas que j'applique mes phalanges sur ton joli minois. Et dis à Maître Landry que je suis là !
L'espace d'une demi-seconde, Martel eut mauvaise conscience d'avoir effrayé cette pauvre poulette. Juste une demi-seconde.
— Pas de doute, c'est bien toi ! tonna une voix caverneuse.
— Landry, mon ami !
— Flavien, mon frère !
— Presque frère, sourit Landry.
— Pourras-tu jamais me pardonner de t'avoir ravi ton père ?
Landry plissa les yeux, empoigna la main de Flavien et tonna :
— Ce que je ne te pardonne pas, c'est d'effrayer mon personnel ! Sinon...te souviens-tu quand nous joutions, toi, le fils de Dame Ombeline, fille de Lord Martel, chef du clan des Ombreux et moi, le fils du tavernier, Maître Jacques...
— Qui m'a sauvé de Léopold Donovan, mon père ! Ce vieux bouc, que ces molaires tombent en poussière ! jura Flavien.
— Te voilà de retour ! Enfin !
— Comme tu le dis !

De nombreux flambeaux éclairaient la grande salle. Un homme au visage coupé à la serpe déjeunait. Il n'était que midi, et pourtant l'ensemble du domaine avait été brutalement englouti par une obscurité épaisse. Et ces rafales de vent ! Qu'importe ! Il lui en fallait bien plus pour lui couper l'appétit ! Il tendit la main pour agripper une délicieuse tranche de pain d'anguilles pêchées aux premières lueurs de l'aube quand l'un des battants de la massive porte s'ouvrit.
— J'ai ordonné qu'on me laisse manger seul ! aboya Lord Donovan en manquant de s'étrangler avec une bouchée de faisan. Gardes !
— Ils ne viendront pas, affirma une voix. Je m'en suis assuré.
— Flavien ? souffla Lord Donovan. Quelle audace ! Ou plutôt quelle sotte témérité ! Te jeter ainsi dans la gueule du loup !
— Père ! Tout le déplaisir est pour moi, je vous l'assure, persifla Martel. En dépit de tous vos efforts pour m'éliminer, je suis de retour sur mes terres. Par la rapine, le viol, le marchandage, l'herbe à trépas, vous vous êtes accaparé des Pierres de Vision, des Pierres de Lunes, des Pierres de Feu. Agrandissant votre territoire, augmentant votre domination, accaparant tout ce qui se trouvait à votre portée. Mais il vous manquait les Gemmes d'Obscurité du clan des Ombreux pour être invulnérable. Alors...
— J'ai séduit, puis épousé ta naïve de mère, ricana le vieil homme. J'étais plutôt séduisant alors. Mon unique mariage d'ailleurs.
— Vous pensiez qu'il suffisait d'engrosser Dame Ombeline pour faire main basse sur ce que vous convoitiez. Que nenni ! Seul le sang est légitime chez les Ombreux. Et comme, en dépit de toutes vos menaces, Mère s'obstinait à ne vous céder que cinq Gemmes sur douze, vous l'avez tuée. Sous mes yeux.
A ce souvenir, une lueur cruelle traversa les prunelles grises de Lord Donovan. Il étira un bras tremblant pour saisir la carafe du vin des Trois Collines.
— Et sans ce stupide tavernier, ancien officier, il me semble, je t'aurai proprement et simplement dépecé ou écorché. Car les gemmes sont en toi, n'est-ce pas ? Combien de fois, j'ai tenté de provoquer ton trépas dans ton sommeil ! Mais ta Mère veillait au grain ! Son sort des Ténèbres te protégeait trop bien. Un verre de ce magnifique nectar ?
Flavien Martel pinça les lèvres en signe de refus, fit glisser la capuche, laissant apparaître la cicatrice qui lui barrait la joue droite.
— Un souvenir d'un de vos sbires, soupira Flavien, avant de mourir étouffé par le masque de sombritude que j'avais appliqué sur son visage. J'entends encore ses râles ! Cette délicieuse musique me sert de berceuse quand votre immonde visage vient à polluer mes rêves.
— Tu crois me menacer, pauvre fat ! Pose ne serait-ce qu'un petit doigt sur moi, et...
— Espèce de vieux macaque ! Vous n'êtes pas en position de force, lança Flavien en dressant sa main gauche devant les yeux du vieil homme. Les Gemmes dont vous êtes cru le maître ont pendant ces vingt années empoisonnées votre sang, votre esprit, votre demeure, votre domaine, vos gens. Je vous l'ai déjà dit, seul le sang est légitime chez les Ombreux !
La spirale gravée sur la main de Flavien s'était mise à palpiter tel un cœur. Les points noirs qui la constituaient laissèrent échapper de puissantes volutes. Léopold Donovan les fixait, le regard aimanté, balbutiant des paroles incohérentes, répétant sans cesse un même mot que couvrait le grondement de la voix de Martel.
— Disparaissez de la surface de la terre, sale engeance ! gronda Flavien. Et que des ombres surgisse la lumière pour que le pire se transforme en meilleur !

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Une promenade dans le moyen-âge, c'est sympa. Merci Eowyn !
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
J'ai bien aimé .
Prière de lire mon œuvre et si possible le voter
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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coquelicot · il y a
mes voix pour ce sombre conte sur fond de rivalité familiale
Curieux de mon univers ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Diamantina Richard · il y a
C'est toujours un plaisir de découvrir une autre façon d'aborder le thème. J'aime beaucoup, bravo, original et bien écrit
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Alain Lonzela · il y a
Un texte médiéval - fantastique... J'adore...
Bonne scène d'introduction, mais dommage que le texte soit limité à cause des 8000 caractères... Il en aurait mérité plus : l'histoire est excellente...
Bravo

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Eowyn · il y a
Merci pour ce chaleureux commentaire. Et rien ne dit qu'un jour, je ferai une version longue du clan des Ombreux.
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Alain Lonzela · il y a
Ah mais j'espère bien... ;-)
En fait, vous avez mis en place un Univers, et ce n'est pas chose aisée... On comprend que vous le "visualisez" et qu'il y en a encore beaucoup derrière, un vrai background, et le format limité du concours ne lui rend pas justice.
En tous cas, Bravo.

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Chantal Noel · il y a
Vous nous emmenez dans cette époque médiévale qui colle bien avec le thème Imaginarius
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Miraje · il y a
Atmosphère, vous avez dit atmosphère ... ? On s'y croirait !
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Adeline de Luynes2 · il y a
J'aime beaucoup le style, l'ambiance médiévale et l'écriture, merci !
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Pauline · il y a
Excellent, très bien écrit !
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Dranem · il y a
Que mes voix vous accompagnent pour le clan des ombreux ! une invitation à découvrir l'Ogre, une nouvelle en lice pour le GP d'Hiver :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1
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