Le chichi

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J'aime parler du rien, de ces choses sans importance qui sont le signifiant d'une vie: ces petits bonheurs quotidiens qui cimentent nos existences. Puissants de ce monde passez votre chemin, ici pas  [+]

Il y a des choses qui viennent de loin. Des goûts ou des odeurs inoubliables, toutes ces réminiscences du passé qui vous transportent à l’âge tendre en clin d’œil. Proust avait sa madeleine, cette ronde et sucrée mondaine, aux charmes désuets, aux parfums d’orangers. Loin de vouloir bouder cette belle et bouffie bouchée qu’on imagine savourer dans la touffeur d’un boudoir aux tons poudrés, envapé d’effluves d’un thé des plus oriental ; on pourrait sans rougir –je gage– lui préférer les charmes plus rustiques d’un tumescent chichi. La comparaison –je sais– paraît osée. Mais il faut l’assumer. C‘est en été qu’on le déguste, dans les travées d’un simple marché du dimanche. Repérer la baraque d’un coup d’œil tout au bout de la place : minute. Il convient de savourer l’instant. Le mériter aussi. Faire patiemment la queue pour les navets ou les courgettes, avec une botte de persil et des patates nouvelles. Ce sera tout merci. Oui, à dimanche prochain, bonne semaine avec une petite pluie en prime pour arroser les jardins. Merci. Merci.
Il y du monde qui attend devant la baraque à chichi. Des enfants trépignants escortent des parents sobrement résignés.
Deux douzaines de numéro trois s’il vous plaît. Des Marennes. Et puis mettez m’en trois. Elles sont bien salées ? Ajoutez une poignée de salicorne, ce sera parfait. Plus qu’une station. L’odeur de pâte en fusion envahit les allées. D’aucuns moins hardis n’osent y penser, fuyant déjà l’œil sourcilleux du cyclope de la pesée. Deux petits chèvres frais et un gros plus mature. Si vous en faites au poivre et au piment ajoutez-en aussi. Merci et à dimanche en huit –Enfin. Profiter d’une accalmie, glisser entre deux pas de mamies au cabas surchargé, le nez sur leur porte-monnaie.
La vendeuse a le cheveu gras. Tu penses. Toute la matinée le nez collé sur son beignet... Elle sourit pourtant. Nous reconnait. Elle actionne la manivelle de son rouet à douille et la pâte blanchâtre et crénelée s’écoule. Elle l’étire un peu, et puis pas chichiteuse pour deux sous, l’étire encore un peu. Le pâton glisse enfin dans le bain translucide et bouillonnant de la friture dans un mouvement du coude. Juste régler de quelques sous ce plaisir régressif et l’obscur objet du désir roule déjà des hanches dans un bain de cristal, nacrant de fins cristaux sucrés ses courbes et ses vallées, avant qu’enveloppé d’un déshabillé de papier satiné, on en prenne à sa main la mesure. Croquer enfin la chose en se brûlant la langue, les doigts et les lèvres barbouillés de sucre, la dévorer plutôt sous le regard goguenard des passants, avec au cœur le vague sentiment de ne pas assumer son âge ; la bouche emplie de pâte molle et croustillante à la fois. Engloutir avec regret la dernière bouchée, l’esprit léger et l’estomac plombé. Reste le papier gras dont on tente toujours avec le même insuccès de s’essuyer les doigts, tandis que nos yeux monnayent alentour l’abandon de la preuve, noyant déjà dans la gueule oublieuse d’une corbeille publique, tout à la fois nos souvenirs d’enfance et notre amour-propre terni.
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LaNif · il y a
Houlala ! On s'en fiche de la honte d'avoir les lèvres barbouillées de sucre...ce qui est pris est pris ! j'ai adoré flâner avec vous dans les allées de ce marché. Votre description est un vrai petit film sonorisé et pour moi qui n'aime pas le "sucré" j'espère que sur ce marché on peut trouver des frites ou un cornet de tellines à l'ail et au persil...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les jours de marché de mon village sont aussi synonymes des mêmes éclairs de réminiscences !!
une belle description à la fois fois gustative et visuelle !

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