Le cheval du diable

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J’ai du temps maintenant pour raconter des histoires. Je me les raconte, je vous les raconte. Elles m’occupent l’esprit, me tiennent compagnie, donnent forme à ma vie. Si Godot tarde  [+]

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Jean s'immobilisa pour observer les étagements de verts qui se perdaient à l'horizon dans une brume grise, pâle et opaque. Droit au cœur du vaste paysage, il émergeait, à nouveau présent au monde. Une fine pluie glacée balayait la campagne de rafales soudaines. Les merles avaient déserté le cerisier opulent, qui, quelques jours auparavant avait arboré ses premiers fruits rouges. Il se sentait vivant, entier, apaisé. C'était une renaissance. Une sève vive coulait dans ses veines. Tout était neuf.
Il n'avait aucun regret d'elle.
Il repensa à leur dernière promenade. Le vent avait battu leurs visages, l'humidité des bords de Loire s'était infiltrée sous leurs imperméables et, transis, ils avaient marché en silence. Eve obstruait ses pensées, barrait son horizon. Il savait qu'elle n'avait qu'une hâte, il ne le savait que trop. Dents serrées, poings crispés dans ses poches, il avançait, ailleurs.
Eve, si belle, si gaie. Elle était arrivée chez lui, dans sa maison des bords de Loing comme un printemps fleuri après un hiver trop long. L'attente l'avait aiguisé et les premiers moments l'avaient comblé. Et puis tout avait changé. L'engrenage s'était mis en place.

Ils étaient passés par les bois pour allonger la promenade - et son répit. Quelques pauvres minutes gagnées sur le moment de regagner sa demeure. Il se souvint du frisson qu'il avait eu en glissant la clé dans la serrure de la lourde porte de chêne. Un condamné marchait à l'échafaud. Il avait suffi de six jours, de six nuits pour que la cure de jouvence des premiers moments tourne au cauchemar. S'il s'était réjoui, à la soixantaine avancée, de constater que sa vigueur était intacte, il aurait préféré à présent qu'elle lui ait fait défaut.
Ils s'étaient installés au salon, près de la cheminée, et, déjà, la succube s'approchait, brûlante.
-Arrête, pas maintenant.
Cela ne servait à rien, elle ne l'entendait pas. Agenouillée à ses pieds, mains câlines, elle ronronnait d'impatience. Il la repoussa. Il savait qu'il ne parviendrait pas à calmer ce prurit de désir insatiable ; c'était un puits sans fond, un cas désespéré. Il leva la main.
–Stop ! Laisse-moi lire le journal.
Cela ne servait à rien.
Une fois de plus, malgré sa lassitude, il avait cédé. Il cédait toujours sans joie, hargneux mais docile et Eve, toute à la joie de leurs ébats, ignorait son désespoir. En silence il lui avait hurlé des mots sales, des mots pour la blesser et l'humilier autant qu'elle l'humiliait tandis que, honteux, il s'exécutait jusqu'au bout au bout du naufrage.
Alors reprenant souffle, il s'était redressé, puis sans tarder, après avoir enfilé son ciré jaune et saisi ses sécateurs, il avait fui le théâtre de sa reddition . – J'ai à faire au jardin, avait-il prétexté. Eve, à peine surprise, s'était blottie avec volupté dans le canapé rose en murmurant un « à tout à l'heure » gourmand. Il se souvint du sécateur avide de sectionner, de sa main aveugle qui taillait dans le vif, de la taille drastique dont les rosiers dépenaillés portait la trace.
Enfin calmé, à la nuit tombée il était rentré. Eve, au salon l'attendait avec au visage le regard qu'il connaissait si bien. Il aurait dû prendre la fuite mais avait-il ce choix ? Elle le tenait. Il était son esclave, un pauvre Sisyphe épuisé de se remettre sans cesse à la tâche qu'elle lui avait assignée. Il eut un sursaut. La mante religieuse, l'impitoyable cannibale, allait le dévorer. Il y avait certainement une issue ; il convoqua les quelques neurones qui lui restaient, une fois de plus, hélas, cela ne suffit pas.
Plus tard quand il se redressa au-dessus des ruines de sa volonté, le corps moulu, l'âme en charpie, comme un nageur qui a touché le fond, donne le coup de pied salvateur , il sut ce qui lui restait à faire pour remonter à la surface.
C'était le soir du sixième jour. Il était 20h. Ce qui s'était passé ensuite était très précis dans sa mémoire bien qu'il ait le sentiment d'y avoir été étranger.

Il avait préparé le diner. Eve le laissait faire, cela lui convenait : il aimait officier seul. Tout d'abord il avait ouvert les huîtres, observé leur couleur indéfinissable, cette pâleur changeante, cette frange de noir profond qui les ourlait au cœur de la nacre, des fines de claire numéro 1, charnues, frémissantes, laiteuses. D'un geste précis, il avait inséré le bout de la lame pointue au bon endroit, là où il fallait couper le frein pour faire pivoter le couvercle puis il avait jeté la première eau qui inéluctablement, s'était reconstituée .
Il avait passé la tête au salon. Eve regardait la télévision. Il était tranquille.
Puis il avait placé les rougets sur une planche. Ils gisaient pleins, rutilants tandis qu'il les débarrassait de leurs fines écailles translucides. Il caressa leur chair morte du bout du doigt avant de les fariner.
En sortant la poêle son regard fut attiré par une petite souris grise qui, terrifiée, tentait de disparaitre au fond du placard. Il en apercevait de temps en temps et pour s'en débarrasser, il avait placé du Difenacum, dans les endroits obscurs et humides que les rongeurs aiment fréquenter. Des sachets roses et à l'odeur de vanille. Tôt ou tard la petite nouvelle avancerait son petit museau pointu pour grignoter la pâte rose si tentante. Il se réjouit à l'avance de l'éradication programmée mais pour l'heure il avait autre chose en tête : la préparation du dessert. Il avait prévu un riz au lait.
Il était tard lorsqu'ils passèrent à table. Le Ménetou-Salon frais embuait leurs verres. Elle s'était gavée d'huîtres, dégustait, vorace, son rouget parfaitement grillé et babillait , heureuse, face à lui qui ne l'écoutait pas. Il savait qu'elle le dévorait des yeux. Cela lui gâchait le plaisir du dîner. – Tu m'écoutes Jean ? Une bouffée de haine farouche montait en lui. Elle prit sa main. Sa main comme un serpent, sa voix comme un piège, et son corps comme l'ultime destination, l'ancrage inévitable. C'était une malédiction.
Déjà un maelstrom de désir l'emportait et il allait sombrer quand, dans un ultime effort, il repoussa son siège et s'arracha à la table. Encore un instant de répit Monsieur le bourreau.
Il fonça à la cuisine pour ramener le riz au lait.
Il était à point, crémeux, sans que les grains ne soient trop mous, un peu al dente. Il l'apporta tiède sur la table. Il vit sa joie d'enfant gourmande, cette horreur d'appétit permanent, sa goinfrerie, sa volupté, cette capacité d'aimer, de jouir infinie, dévorante, cette impudeur offerte encore. Elle était répugnante. En reprendras-tu ?
Dans la nuit, elle se sentit très mal. Elle eut au ventre de terribles douleurs. Il lui proposa d'appeler des secours mais elle préféra attendre pour consulter un médecin. Au matin, elle se sentait mieux. Ce n'était rien, dit-elle. Ils s'attablèrent pour le petit déjeuner. Le printemps souriait par la baie vitrée et de petits oiseaux gris secouaient la rosée des premières roses rouges avec un enthousiasme véhément. Eve avait très mauvaise mine. Il lui proposa encore de son riz au lait. Il en avait fait une grande quantité, il en restait beaucoup. Elle se servit copieusement.– Mais tu as vraiment mis beaucoup de poudre d'amande.– Oui, j'en ai rajouté ; tu aimes cela je crois.– Merci mon amour, c'est délicieux ! Embrasse-moi.. A reculons, il tendit ses lèvres, effleura sa bouche. Elle eut un sursaut, un jet de sang, l'atteignit, le souilla. Il prit des kleenex pour effacer l'épistaxis. Eve manquait d'air, un flot rouge sombre obstruait ses narines. Le riz avait envahi sa bouche, quelques grains avaient reflué vers les poumons et bloquaient sa respiration. Fausse route. Elle étouffait.
Elle eut quelques convulsions, peu.
Il l'accompagna, tranquille, serein.
Sans état d'âme.
Enfin il pouvait redevenir lui-même.
Il allait renaître.
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Les Histoires de RAC · il y a
Une ambiance vraiment particulière... Argh ♫

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