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Un bout de chemin avec toi

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Graziella

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Tendue vers moi, ta main est grande ouverte. Une vie entière se dessine au creux de ta paume, ou peut-être même deux. Sans craintes, tu me la présentes, sans honte, tu m’accordes cette toile imparfaite, arpentée de doutes et d’illusions. Tu l’abandonnes à moi, comme tu sauterais dans le vide. Grand inconnu dans l’avenir, tu m’offres le chemin de ta vie. 

Ce soir là, tu m’avais tendu ta main, calleuse, manque de câlins. Ta main, écorchée de plaies, de sillons tracés dans la peine. Elle tremblait ta grande main. Enchainée par tes rêves brisés, écrasée par tes peines. Elle était gercée comme les lèvres des enfants en hiver. Sous tes ongles, le charbon de tes peurs, sur tes paumes, l’agonie de tes morts. J’avais hésité. Puis, je t’avais tendue la mienne. Ma main, fine de douceur, blanche de bonheur. La tienne, ta main, m’avait sourit. Tu avais tenu ma main comme tu avais tenu tes soldats, crevant dans tes bras. Ma peau contre la tienne. Opale contre ton enfer. Ivoire contre ta guerre. C’est dans cette union scellée au creux des sanglots que nous nous en sommes allés, et que tu as commencé. Tu as commencé à me raconter ton histoire.

Celle de tous les adieux, celle des pieux dans le cœur
Celle des avant oubliés, celle des balles dans le corps
Celle de la peur de ton frère, celle de ton frère qui est mort
Celle du sang sur tes mains.
Celle du sang sur leurs mains.
Celle des rêves dans leurs tombes.
Celle des hommes sous les bombes

Tu me racontais que dans ton ciel, tout était rouge et noir. Des milliers de pétales tombaient chaque jour, étalant sa peinture écarlate sur ton visage, laissant couler le flot sanguin qui se glissait dans les creux de ton visage, s’enlisait. Le tableau de vos crimes en un seul fragment de crâne. Tu me parlais de ces visages anonymes. Ces visages, où parfois tu voyais en eux ce que tu avais perdu de toi. Tu en as rêvé. Je t’ai écouté t’enliser dans cette boue, te battre contre ces idées démembrées. J’ai aimé t’écouter. Tu me parlais des cris des morts, des cris des balles. Et tu me revenais, changé, muré dans ton asphyxie. Elle s’amusait à t’étrangler. Elle riait, oh qu’elle riait, quand tes larmes se transformaient en cri et que tes cris se transformaient en armes. Innocent mon beau soldat, tu cachais tes peines, dans la terre enfoui, plein de haine, et tu crachais. Crache, crache ! Crache-les ces hurlements ! Vide ton corps de ton cœur mort ! Dis lui à 
cette guerre que tu finiras par la tuer toi même !
Et tu puais la peur mon soldat. Parfois, après de longues heures à parler, tu t’effondrais sur mon corps effondré, en larmes. Tes perles de misère creusaient de longs chemins de terre boueuse sur ton visage. Je te voyais, marchant, luttant contre le froid, le vent face à toi. Et tu tombais sur cette joue, tu te relevais et continuais d’avancer, pas à pas, avec le courage d’un fou pour terminer sur le front. Et à nouveau, tu me racontais.

Ces nuits glacées.
Ces gens broyés. 
Et puis tes larmes.
De sang.
Tes lettres. 
De sang.
Tes armes.
De sang.

Et tes cris, la nuit, le jour, la nuit, le jour.

Je me rendais bien compte que je n’appartenais pas à ton monde de là-bas lorsque j’étais ici. Je n’étais plus toi, et toi tu étais seul. Tu me hurlais parfois : « Je te HAIS ! Je te déteste d’être là quand eux ne le sont pas ! Mes compagnons, mes soldats, mon courage ! Je t’aime, pour de vrai je t’aime, mais tu n'as pas le droit d'être là alors qu'eux sont restés la bas.. " Vous étiez partis à mille vous étiez revenus à un. Et encore, ton corps s’écroulait dans mes bras.

Je t’aimais mon soldat. Avec la boue, avec les larmes aux ventre, avec la peur aux yeux.

Puis, ce jour, le spectacle s’est achevé. Tu as arrêté de me raconter, refermant les rideaux sanguinolant , de sang poisseux sur les rideaux. Trop d’armes. Trop de morts. Trop de souvenirs. Je n’existais plus. Tu ne parlais plus qu’à toi, à ton toi du passé, te racontant encore et encore le sang. Tu en faisais ton présent. Je te sentais te noyer dans tes souvenirs, et de là haut je te regardais t’enfoncer dans ce liquide trouble et profond. Petit à petit je sentais tes doigts s’arracher aux miens. Leur prise devenait molle, tu t’effaçais, devenais eux quand eux n’étaient pas toi. Le vide s’insinuait entre nos mains, nous léchait de son poison brûlant. Je perdis le contact de ta présence, le flou de ton existence. Je ne t’avais jamais senti si loin de ma peau, contre ta peau. J’avais froid, sans ta chaleur... Je refermai ma main, la glissai dans ma poche et éteins la lumière.

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Nicolaï Drassof · il y a
Des mains contrastées, à l'évocation puissante.
N'oubliez toutefois pas pas le soleil, la vie, la joie ...

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Graziella · il y a
merci beaucoup!!
ça non je n'oublie pas !

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Pat · il y a
Sur la demande de"Le Bohémien" je suis passée vous lire et j'ai beaucoup apprécié votre texte.
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Graziella · il y a
c'est super sympa merci beaucoup d'être venue ! c'est gentil :)
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Lole · il y a
Extrêmement triste, très beau, j'aime beaucoup.
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Graziella · il y a
oh vous êtes gentille merci !
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Lole · il y a
Tu peux me tutoyer et j'espère que ça ne te dérange pas que je te tutoie !
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Graziella · il y a
super aha, noon il n'y a pas de soucis, je préfère même :)
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Le Bohémien · il y a
Une rage et un cri
cri qui ne sais plus sur qui crier
cri qui veut juste s'exprimer
cri qui ne peut aimer
cri qui veut essayer
cri qui s'éteint exténué
cri solitaire lassé d'hurler
larme qui roule et assèche les coeurs
larme qui coule au fond de la terre meuble.

Voici ce que l'as inspiré votre texte, Graziella, tant il est sublime !
( j'ai moi même publié deux nouveaux poèmes, si vous avez le temps de les regarder)

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Graziella · il y a
Aha très joli ! vous devriez continuer ce poème ! Et merci beaucoup !
Avec plaisir :)

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Le Bohémien · il y a
Il est fini ! Peut être devrais je le publier, ais je votre permission ? ( vu qu'il est inspiré de votre poème ;) )
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Graziella · il y a
Aah mais oui bien sûr !!
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Adibro · il y a
C'est vrai qu'il y a un tas de belles images qui rendent votre texte puissant et émouvant.
Encore bravo! :)

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Graziella · il y a
ça c'est gentil ! merci beaucoup
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Adibro · il y a
:))
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Yasmina Sénane · il y a
Texte très émouvant avec des images fortes !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en finale du prix Saint-Valentin ?

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Graziella · il y a
merci ! Je vais voir ça ! :)
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Alixone · il y a
Une belle découverte sur votre page, j'aime beaucoup votre style.
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Graziella · il y a
oh merci beaucoup! je vous renvoie le compliment :)
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Zurglub · il y a
Je confirme mon propos précédent. Ce que vous écrivez est puissant. Votre texte m'évoque Le revolver de Lacan. Bravo Graziella et merci beaucoup de votre commentaire sur mon texte
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Graziella · il y a
avec plaisir, et merci du votre!!
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Normanbates83 · il y a
C'est superbe... et triste... Bravo !
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Graziella · il y a
merci beaucoup!
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Sabine Larrodé · il y a
Quelques maladresses mais de belles images et une voix, un style. Continue !
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Graziella · il y a
merci!!
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