Le chemin

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Il est temps de me remette en route si je veux arriver chez Mamichka avant la fin des « Chiffres et des lettres ». Ce sera alors l’heure du repas, toujours pris à 19 heures tapantes. Tous les lundis soir je pars dormir chez ma grand-mère, mes parents viennent me chercher le mercredi.

L’air est doux en cette fin de journée, mais il ne faut pas tarder, le chemin est long entre ma maison et celle de Mamichka, et parfois changeant. Je quitte le champ de vaches dans lequel je m’étais posée pour faire siffler des brins d’herbe, et arrive dans la vallée au bord de la rivière. Plus de route, ni de sentier, il faut que j’avance dans une végétation si haute à cet endroit que l’on ne voit que le ciel parsemé de petits nuages blancs. Un ourson se prélasse sur le dos, un coup de vent l’étire et le transforme en chien-loup aux crocs menaçants. Tête baissée, je cours au risque de m’embourber dans les flaques et la tourbe. Les herbes me fouettent les joues, me griffent les genoux, puis, plus rien.

La montagne de Saint Michel se dresse devant moi. Elle me présente sa belle face, ensoleillée, faite de prairies fleuries et parfumées comme les draps de lit qui m’attendent chez Mamichka. Mais je sais que de l’autre côté, ce ne sont que des roches noires qu’il faut descendre en prenant garde de ne pas tomber dans des trous dont on ne voit jamais le fond. Il faut s’accroupir et se cramponner pour ne pas glisser sur la mousse qui recouvre les pierres. On arrive tremblant de froid dans une forêt où chacun de nos pas fait craquer tellement de brindilles et de feuilles que l’on se croit poursuivi par la chose invisible.

Je pourrais rester là, du bon côté de la montagne, mais les « Chiffres et les lettres » ont commencé et la soupe est sur le feu chez Mamichka. Peut-être même y a-t-il un far aux pruneaux dans le four ? Je pourrais faire demi-tour, mais je ne suis pas certaine que le chemin soit encore là, derrière moi. Les nuages deviennent de plus en plus gros, de plus en plus nombreux. Les fleurs jaunes, rouges, oranges et bleues s’éteignent, et l’herbe devient grise. La rivière ne coule plus, le champ de vaches a disparu. Si je pleure, la chose invisible va venir. Je ne veux pas !
Une grande allée bordée de tilleuls apparaît à la place de la montagne de Saint Michel. Humm !... Ils sentent bon, comme ceux qui poussent dans la cour de l’école.
— Eh chemin, pourquoi t’as encore changé ? tenté-je de crier d’une voix que j’estime impressionnante.
— Je n’ai pas peur de toi !

Des crissements de gravillons dans l’allée, un léger souffle sur ma joue et dans la nuque me saisissent en guise de réponse.

— Tu m’envoies la chose invisible ! Tu n’es même pas courageux. Tu ne sais pas te débrouiller tout seul, toi ?

Les branches des tilleuls se penchent doucement pour me faire une révérence. Grrr… Le chemin veut m’emmener par-là, mais je ne sais pas si j’y trouverai la maison de Mamichka. Je m’y engage furieuse et au bout d’une éternité de pas j’aperçois une grande et belle demeure entourée d’un parc où jouent des enfants.

— Vous savez si les « Chiffres et les lettres » sont terminés ? leur demandé-je.

Des visages à l’air joyeux, sans bouches, se tournent vers moi. Des craquements de branches et de feuilles mortes, un léger souffle sur ma joue et dans la nuque me changent instantanément en poupée de chiffon.

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