Le chef de gare

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

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Quatre ans déjà. Quatre longues années rythmées par les allers-retours en train.
Chaque vendredi soir, pendant que j’attends dans la voiture, ma petite fille de huit ans se fait le devoir d’aller chercher son papa à la gare. C’est leur moment à eux. Le mien arrive toujours après.

Dans cette modeste gare de campagne, seuls six trains circulent entre la grande ville et le village. Au son d'un sifflet puissant et ponctuel, ils sont orchestrés depuis quarante ans par le même chef de gare. Homme de haute stature, à l’uniforme impeccable et au regard autoritaire, perçant sous une casquette imposante. Les premières fois, il devait me prêter main forte pour l’empêcher d’accéder au quai très étroit et particulièrement dangereux. Et puis une idée a germé dans son esprit, soufflée par l'esprit contrarié d’une enfant pressée de retrouver son papa. Le début d'une belle complicité.

Le faible trafic permet un strict respect des horaires ainsi que du rituel instauré par le chef de gare et approuvé par la fillette. Il l'attend patiemment debout, raide comme un piquet, sous le tableau d'affichage, à droite de la grande porte. Il pose sa casquette trop grande sur sa tête, elle lui prend fermement la main. Puis, d’un pas militaire, ils se dirigent à l’endroit précis où s’arrête la voiture. Celle dans laquelle son papa s’assied systématiquement, conformément aux consignes strictes de sa fille, qu’il ne se permettrait jamais de décevoir. De cette façon, il ne manque jamais son comité d'accueil afin que le trio remonte fièrement le quai. Arrivée dans la gare, elle se jette au cou de son père et salue le chef de gare qui lui répond par un clin d’œil espiègle.

Comment réagira-t-elle ? Nous n’avons jamais réellement abordé ce sujet avec elle. Elle est encore jeune, suffisamment pour ne pas avoir bien vu que les gens vieillissent. Elle l’a connu âgé, avec ses cheveux blancs et ses lunettes. Toujours vieux en somme. Il n’avait pas eu beaucoup à insister pour que je lui fasse confiance, sa personnalité rassurante avait suffi. Quand elle disparaissait avec lui, j’étais sereine. Elle réapparaissait toujours accompagnée et heureuse. Je ne compte plus les rendez-vous incontournables et les minutes passées à l’attendre, ne pouvant qu’imaginer les moments partagés avec ces deux hommes. Même son père ne me les révèlera que tardivement.

Mais ce soir, il n’y aura pas de rituel. À l’heure ou en retard, il n’y en aura plus. Du moins pas avec ce chef de gare. Il continuait à travailler malgré une pathologie qui le rongeait de l’intérieur. Peu de gens le savaient. Il a été jusqu’au bout de ce qu’il pouvait, sans rien laisser paraitre. Un manque immense pour les habitués. Une présence, une voix, un regard caractéristiques. Un peu comme si la gare perdait son âme.

Je lui ai expliqué avec des mots simples. La maladie qui affaiblit, le corps qui s’arrête, la mort inévitable. Elle semble comprendre. Triste, elle patiente dans la voiture jusqu’à l’arrivée de son papa. Il tient dans ses mains un paquet rond, le cadeau d’un monsieur qui l’aimait très fort et qui l’appelait son petit rayon de soleil du vendredi soir.
Elle se débarrasse du papier. C’est sa casquette, celle qu’il lui mettait sur la tête et qui l’obligeait à ne pas bouger afin de lui éviter de tourner au moindre de ses mouvements. Il avait exigé qu’elle lui revienne et avait chargé l’employé du guichet de lui remettre par l’intermédiaire de son papa. Sans un mot, elle s’en coiffe et se redresse fièrement sur son siège. On aperçoit à peine les larmes qui coulent sur ses joues.
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