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Le Chef de Gang

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Sieur Bigorneau

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Être chef de gang présentait plusieurs avantages. Le moins négligeable était que partout où je régnais j'étais respecté. Bien sûr tout le monde ne m'appréciait pas et bien souvent l'on me caressait dans le sens du poil afin d'obtenir quelques faveurs. Toujours est-il que l'on m'obéissait, j'étais celui à qui l'on rendait des comptes.
J'avais énormément de monde à mon service. Par exemple, en affaires, lorsqu'il s'agissait de faire plier un débiteur négligeant ou de faire disparaître une taupe, nul besoin de faire couler le sang moi-même, mes sbires s'en chargeaient, sans laisser de trace. Quant au cercle familial, j'y appréciais les services de mes domestiques. Idiots et entièrement serviles, ils répondaient hâtivement au moindre de mes caprices en n'ayant de cesse de me flatter, et ce malgré mon extrême ingratitude. Le comble, c'est qu'ils s'émoustillaient à la moindre marque d'affection ou de reconnaissance de ma part. J'aurais pu pisser par terre qu'ils m'auraient pardonné dans la seconde.

Il était l'heure que je descende voir ce que ceux-ci m'avaient mijoté pour le dîner. Je trouvais étrange de ne toujours pas sentir d'odeur alléchante remonter des cuisines. J'espérais que ces bons à rien n'avaient pas pris de retard, il n'y a rien de plus irritant que de voir l'odeur du repas se décaler.
La maison semblait vide. Où pouvaient-ils être passés ? Mon estomac s'impatientait. J'aurais tout à fait pu me mettre aux fourneaux mais ce n'était pas dans l'ordre des choses et, aussi étrange que cela puisse paraître, la nourriture ne m'était pas accessible.
Je leur prévoyais déjà de terribles remontrances. De quel droit se permettaient-ils de quitter la maison sans mon autorisation et, cerise sur le gâteau, sans accomplir leur travail ? Je me flattais d'avoir bon cœur et par conséquent de ne pas songer à les renvoyer.
Je me résolus alors à faire une sieste. N'était-ce pas le moment idéal pour un petit somme ? Cependant, moi qui étais assurément l'un des plus grands dormeurs de la planète, je me voyais impossible de fermer l'œil.
J'avais pourtant connu des situations difficiles, des périodes sombres, terribles, jamais elles ne m'avaient rendu insomniaques. Soudain l'on m'empêchait de manger à ma guise et voilà que je n'arrivais plus à trouver le sommeil.
J'aurais tout à fait pu réclamer à Charlie, mon voisin et bras droit, de m'inviter à partager son dîner mais cela aurait porté préjudice à mon image. Pour quel genre de chef de gang serais-je passé si les gens avaient appris que je dépendais entièrement de mes domestiques et qu'à la première de leurs absences je me trouvais obligé de faire l'aumône. Non, ça n'était clairement pas possible, il me fallait trouver une solution plus digne.
Je n'avais pas commis de vol depuis bien longtemps mais ce fût l'unique idée qui me vint à l'esprit, cela me permettrait de faire un peu d'exercice, il y avait encore quelques magasins d'ouverts à cette heure-ci. Je préparais un alibi : si l'un de mes sbires devait me surprendre, je lui rétorquerais qu'il est sans cesse important de travailler les bases afin de rester dans le coup. J'en ressortirais d'autant plus respectable.

À première vue, la situation me semblait idéale. La rue était plongée dans l'obscurité. Il n'y avait pas un chat aux alentours. Seule la boutique était allumée et l'étalage qui se trouvait devant la vitrine était majoritairement noyé dans l'ombre. Malheureusement, la majorité des bacs qui y étaient entreposés étalent vides. Il n'y restait que quelques fruits et légumes, dont la laideur avait dû rebuter les clients, ainsi que deux saucissons pendouillant par un ingénieux moyen que je ne pensais pas pouvoir déjouer par manque de dextérité.
Mon intuition m'indiqua pourtant que cet étalage en cachait plus qu'il n'y semblait. En effet, dans ma jeune carrière, j'avais été réputé pour mon flair hors pair. Il me semblait que celui-ci ne m'avait pas quitté. J'avais le pressentiment qu'un ou deux saumons reposaient encore sur leur lit de mort, attendant d'être dévorés.
Prenant garde de ne pas sortir de l'ombre, j'avançais à pas léger en direction de ma cible. Enfin, je les aperçus, et surtout je les sentis. Je n'avais plus qu'à faire un bond, furtif, et ils étalent à moi. Ensuite, je n'avais plus qu'à reprendre tranquillement le chemin de la maison, comme si de rien était, afin d'y déguster mon butin.
Je m'apprêtais à passer à l'action lorsqu'une voix rauque et agitée m'interrompit bruyamment !

"Haute tes sales pattes de là ! Vaurien !"

Je n'avais pas d'autres choix que de fuir.

"Et que je ne te revois plus ici !"

Pourtant déjà loin de la boutique mon coeur battait encore violemment. J'étais décidément un peu usé pour ce genre d'entreprises. Je maudissais mes domestiques et leur comportement lamentable m'obligeant à agir de la sorte !

Le chemin du retour me parut durer une éternité. Mon cerveau ne pensait plus qu'à manger et en venait même à douter du trajet. Mon corps me semblait si lourd que je commençais à regretter de ne pas être resté au chaud attendre que mes domestiques rentrent.
Épuisé, je décidai de m'asseoir sur le trottoir. J'espérais pouvoir retrouver un peu mes esprits avant de reprendre ma route. C'est alors qu'elle apparut devant moi. Je cru tout d'abord à une hallucination due à la fatigue, mais non, je ne rêvais pas. Ignorant ma présence, une ravissante créature possédant des courbes sublimes se pavanait sous mes yeux. Elle était belle comme tout, belle à croquer.
Et c'est d'ailleurs ce que j'entrepris. À peine eut-elle le temps de s'apercevoir du danger qu'elle se retrouva immobilisée sous ma patte droite. Je sentis alors la totalité de son corps se paralyser dans ma gueule. Je mordis violemment. Madame la souris n'était plus de ce monde.

Enfin, je fus rassasié, à défaut d'être fier de moi. J'avais beau être le chat le plus respecté du quartier, surgâté par mes humains, il suffisait qu'ils s'absentent pour que je redevienne le plus sauvage des animaux.
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