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le chauve, l'ivrogne (sse) et le curé

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ChristinaiR

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Un grand homme chauve chapeauté se promenant dans une église somptueusement gothique, subit ce qui pour lui était la pire des déconvenues. Passant près d’un candélabre majestueux, son chapeau s’y s’accrocha malencontreusement, le laissant tête nue à la vue de tous.
Une femme avinée et obèse partit d’un énorme éclat de rire qui mit l’homme dans une telle rage qu’il s’empara dudit candélabre et la poursuivit en hurlant, au grand dam d’un curé qui sortit d’un confessionnal rouge comme une tomate.
La femme se dit : mais il est malade ce grand con!
L’homme se dit : quelle salope celle-là, et quelle mocheté!
Le curé se dit : Seigneur il n’y a vraiment plus aucun respect en ce bas monde!
Or, qui sait, dans une autre vie, la salope et le grand con auraient pu se rencontrer. Et s’aimer.
Le curé aurait même pu les marier.

Car la salope n’a pas toujours été obèse et avinée, loin de là, et pas du tout salope. Belle comme un cœur, et le cœur sur la main avec ça, un ange sur la terre, vous auriez vu ça !
Mais elle a mal tourné, voilà, ça peut arriver à tout le monde un revers de fortune et on se retrouve dans une église parce que dehors il fait froid, et on se trouve face à un malade qui vous poursuit avec un candélabre juste parce que vous avez ri. Certes elle a un peu bu, mais qui pourrait lui en vouloir, c’est dur la rue pour une femme.

Le grand con, lui, en réalité, n’est pas un grand con. Il est juste malheureux. Il a peur, tellement peur qu’il est entré dans cette église, des fois qu’il y trouverait du réconfort. Il a été élevé dans la religion catholique mais il y a longtemps qu’il a délaissé ses croyances. Il y est revenu il ne sait trop pourquoi, peut être par simple superstition...allumer un cierge, ça ne coûte pas grand-chose.
Et s’il est chauve, ce n’est pas naturel, c’est juste la dernière chimio. Celle de la dernière chance.
Alors voilà, y a de quoi avoir peur et d’être énervé par le rire hystérique de cette horrible femme.

Quant au curé, eh bien le curé, il en a tellement vu qu’il se contente de soupirer....
Cette femme il la connait, elle vient souvent se réfugier ici, pas méchante, pas de scandale d’habitude. Alcoolique, comme la plupart de ses collègues SDF.
L’homme, en revanche, jamais vu. Mais une telle détresse dans le regard...

Trois êtres humains, uniques, inconnus, se croisent l’espace d’un instant et ce sont tous les malentendus du monde qui s’installent...

Dans une autre vie, elle aurait pu lui proposer d’être son photographe stagiaire et de travailler ensemble sur sa prochaine exposition.
Dans une autre vie, il aurait pu la courtiser, lui envoyer des camélias, l’emmener diner au Plaza.
Dans une autre vie, ils auraient pu tous les trois se rencontrer à la Sorbonne et refaire le monde, fumant cigarette sur cigarette, au Flore.
Qui sait ce qu’ils auraient pu faire dans une autre vie, ces trois-là ?
Un voyage en stop à Istanbul ? Fumer des joints à Katmandou ?
Il aurait suffi d’un rien pour qu’ils vivent une belle histoire.
Mais non, à la place, juste une toute petite anecdote, un petit rien de la vie, à peine racontable le soir à la maison, pas même un souvenir.
Juste un ratage en bonne et due forme, un frôlement, un effleurement de trois êtres qui jamais ne se connaîtront.
Une triste histoire de non amour, de non amitié, de non humanité comme il en arrive des millions tous les jours sur la terre.

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Jo Hanna · il y a
J'ai adoré votre texte ! C'est superbement écrit et plein de vérité. Ces petits moments de la vie, ces rencontres et ces malentendus. Je vote pour ce magnifique texte qui m'a drôlement touché :)
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