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Gécé

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En compétition

Elle est petite, fine, un brin garçonne, encore jeune, gentiment autoritaire avec ses ouvriers, presque gênée de l’être et pourtant parfaitement à sa place dans son rôle admis de tous avec le respect que la compétence confère à l’autorité. D’apparence fragile dans son jean serré, tonique par son attitude, sportive sans doute, plus fringuée qu’habillée, un blouson de cuir sur les épaules laissant deviner sous un pull sans couleur les contours à peine sensibles d’une poitrine rebelle se sachant discrète sous cette protection banalisée. Elle est femme cependant, femme presque malgré elle sur ce bâtiment en chantier, traitant d’égal à égal avec tous ces hommes, participants exclusifs à la réunion. Sachant argumenter, discuter, apprécier, admettre s’il le faut puis transmettre à son équipe les directives et mises au point nécessaires. Femme parmi tant d’hommes, femme dans ce monde viril et quelque peu macho du bâtiment, femme cependant, dont la seule présence a conduit le chef de chantier à faire éliminer de la salle de réunion toutes les coupures de magasine aux photos trop suggestives, et plus encore, qui souvent pavoisent les panneaux des baraquements. Attention plus courtoise que nécessaire tant elle connaît le milieu et sait juger les hommes à leurs qualités plutôt qu’à leurs travers. Elle n’ignore pas non plus que nombre d’entre eux sont exilés loin des leurs et le plus souvent solitaires.
Nos regards se croisent. Elle a senti le mien depuis quelque temps plus attentif aux courbes que pourrait dévoiler un de ses gestes, à la silhouette révélée par une attitude nouvelle, au mouvement de ses lèvres sur sa bouche défendant son point de vue avec vigueur, au froncement de ses sourcils incapable de rendre plus dur un visage aussi doux, qu’au contenu des échanges très professionnels qu’elle a engagés avec l’architecte. Je soutiens d’abord son regard, une onde rosée passe comme une risée sur son front, onde merveilleuse que je m’empresse de graver dans ma mémoire en détournant les yeux. Puis nos regards s’affrontent à nouveau, l’onde est passée, ses yeux ne sont plus tout à fait les mêmes : dorés, chauds, pleins de douceur avec un peu d’étonnement, un brin de tendre ironie peut-être. Donnant le change, avant que ne s’instaure un silence qui pourrait passer pour embarrassé, nous tenons quelques propos de circonstance sur le sujet en cours et nous nous engouffrons ensemble dans un discours technique très codé comme on plongerait dans un bain d’eau froide. La visite de chantier se poursuit, elle s’éternise, devient fastidieuse. Un à un les représentants des entreprises s’éclipsent. La réunion s’étire, le rythme s’en alanguit, bientôt chacun se sépare. Prétextant alors un point à revoir dans les étages, je l’invite à retourner sur place, elle passe devant, le dernier carré nous emboîte le pas, je la suis sans quitter des yeux sa gracieuse silhouette. Nous gravissons quelques étages en empruntant des escaliers de chantier un peu raide. Enfin nous arrivons, elle se retourne, je lui montre l’objet de mes réserves. Elle observe puis, acceptant sans discuter le bien-fondé de la remarque, elle s’approche, réfléchit deux secondes. Nos regards se croisent, s’évitent, je la dévore des yeux, elle se penche à nouveau, semblant attentive au défaut relevé, puis elle se tourne franchement vers moi et, plus amusée que contrariée, elle propose alors une solution astucieuse et qui pourra rapidement être mise en œuvre. D’abord surpris, je laisse un silence dubitatif s’installer un court instant, puis j’essaie de discuter et je m’enferre dans une répartie peu convaincante. J’appréhende alors qu’elle n’ait senti ma gaucherie soudaine avant que d’acquiescer à la solution suggérée. Puis je crains tout à coup que n’aient été que dans mes rêves éveillés la chaleur et l’indulgence que j’avais voulu voir dans ses yeux dorés et chauds aussi intenses dans mon souvenir que les braises rougeoyantes d’une flambée récente renvoyant une douce chaleur auprès de laquelle on aimerait à s’attarder, enveloppé d’un silence rompu des seuls chuintements que des restes de soliveaux émettraient en faisant danser encore quelques flammèches. Nous sommes seuls à présent et, étrangement, cette solitude rompt le charme tandis que notre complicité, disparue en même temps que les autres, nous place trop tôt face à face pour que nous ne nous séparions pas d’un banal au revoir...

PRIX

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En compétition

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Clémence Gnintedem · il y a
J'adore ! Beau texte, écrit avec la plus grande délicatesse. C'est doux ! Bravo👏 Toutes mes voix
Je vous invite, si vous le voulez bien, à découvrir ma nouvelle en compétition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-ou-raison

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Thara · il y a
Un texte qui fait la part belle, à l'instant présent de cet entretien qui devient tête à tête, un courant électrique qui passe 💛
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François Duvernois · il y a
Une femme dans un milieu d'hommes, des regards, quelques mots... Une histoire écrite toute en finesse et poésie. Toutes mes voix.
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Brocéliande · il y a
C'est juste vraiment beau ! ....
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Gécé · il y a
Merci
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Sylvie Franceus · il y a
Quelle délicatesse dans cette rencontre toute chaussée de caoutchouc sécurisée et bercée par le son des marteaux piqueurs. Une sorte de voyage inattendu. Bravo
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Gécé · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire.
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Francis Sapin · il y a
Une description assez bien vue dont les hommes peuvent se faire des films sur une femme. Bravo. Mes votes pour vous !
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Lélie de Lancey · il y a
Puissance d'un échange de regards... Faire naître l'étincelle, et puis entretenir le feu pour que naisse la flamme... Cela est allé trop vite... Mais quel plaisir de vous lire !
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Gécé · il y a
C'est bien vu, merci beaucoup.
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Miraje · il y a
Tempête sous un casque ... ! Une subtile montée en puissance.
De mon côté, je t'invite "Derrière les musiques" ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/derriere-les-musiques

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Fabregas Agblemagnon · il y a
superbe texte. je vous accorde mon soutient. 3. vous pouvez posez votre regard sur (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Benjamin Sibille · il y a
une tension bien bâtie (si j'ose dire) et retombée de manière assez heureuse: qui fait l'originalité du texte

je suggérerai juste de manière purement formel de sauter des espaces pour faciliter la lecture: mais cela nous entraîne aussi d'un souffle jusqu'au bout du récit, comme ce moment pour le narrateur
si vous voulez passer pour de la tragédie sans tragique https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-dernier-discours-dun-condamne

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