Le champion qui regardait le paysage

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J'aime la part de rêve qui se glisse dans la vie réelle, la magie des mots, et les histoires courtes. Je n'écris pas beaucoup, mais j'y prends à chaque fois un grand plaisir, que j'espère  [+]

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Un jour au temps de Charlemagne, les trois filles du seigneur de Naves qui se promenaient près du Moucherotte, furent prises en chasse par des brigands. Elles coururent au village voisin où elles implorèrent la protection de Saint Nizier. Le saint, dévoué mais expéditif, changea les jeunes filles en trois tours rocheuses et les brigands furent ensevelis. Depuis, immobiles en lisière du plateau, les Trois Pucelles veillent sur Grenoble.
En 1968, tout près de là, on construisit un tremplin de 90 mètres pour l’épreuve de saut à ski des Jeux Olympiques. L’édifice était juché dans la pente au-dessus de la vallée, et offrait une vue saisissante. Tout avait été pensé pour que la télévision mette en valeur les exploits des skieurs, mais aussi en arrière-plan, une ville française entourée de montagnes enneigées, dotée d’un centre d’études nucléaires, d’un campus, d’autoroutes, d’une gare flambant neuve, et d’usines tournant à plein régime. Dans un cadre grandiose, on voulait le double triomphe du sport et de la modernité.
L’épreuve du grand tremplin était prévue au dernier matin des Jeux. Le favori était un sauteur tchèque prénommé Jiří, qui avait largement dominé au petit tremplin. Mais au jour prévu de l’apothéose, Jiří se laissa distraire pendant la phase de vol. Il se prit à admirer la majesté du paysage, relâcha brièvement la position et perdit un peu de portance. C’est un concurrent russe qui se posa le plus loin et le tchèque n’obtint que la seconde place.
Les officiels de son pays étaient ravis. Leur délégation ramenait une nouvelle médaille, tout en laissant la victoire de prestige au grand frère soviétique. Ce qui éviterait bien des ennuis au retour.
Cependant Jiří ruminait en silence. Pour une seconde d’inattention il avait manqué le saut parfait. Au long de la journée, en attendant la cérémonie de clôture des Jeux, il mûrit le projet de revenir à la nuit sur le grand tremplin et de réparer l’erreur. Le soir, il défila avec ses coéquipiers, les skis sur l’épaule, puis il leur faussa compagnie pendant le feu d’artifice. En sortant de la ville, un automobiliste le prit à bord et le monta vers le Vercors. Il parvint au sommet du tremplin alors que les lampions de la fête scintillaient encore sur Grenoble.
Il se prépara avec le plus grand soin. Le ciel était dégagé, il n’y avait pas de vent, et la visibilité était largement suffisante pour un sauteur entraîné. La rampe avait regelé et l’élan serait idéal. Jiří prit ses marques, répéta mentalement l’envol et la réception en contrebas. Il revérifia ses skis et ses chaussures, fit quelques gestes d’échauffement, puis se laissa glisser. Au bas de la rampe il déclencha l’impulsion et s’élança dans l’air vif de la nuit.
Alors, parvenant au point haut de la trajectoire, le champion entendit l’appel des pucelles.
Les demoiselles, pétrifiées depuis dix siècles, souffraient d’ennui. Elles pouvaient bien s’amuser un peu avec les mortels, faire glisser un promeneur ou lui lâcher des pierres, mais ces distractions ne duraient pas. Le manque de compagnie les lancinait. En voyant cette flèche humaine traverser le ciel au clair de lune, l’aînée fut parcourue d’une onde de désir. Elle décida qu’elle userait de sortilèges et pousserait le skieur à implorer lui aussi l’aide de Saint Nizier. A coup sûr, si le saint était sollicité, son empressement maladroit ferait du jeune homme intrépide un compagnon d’éternité pour les pucelles.
En plein vol, Jiří perçut une voix inquiétante qui lui parlait d’un retour difficile à l’est, de la contestation qui montait, de troubles politiques. Il entrevit le spectre de Budapest en 1956, des chars dans les rues, des procès truqués. Et il se dit qu’il apprécierait le secours de quelque divinité des montagnes...Dans le clocher voisin, le bouillant Saint Nizier n’attendait que cette occasion pour passer à l’acte.
Aussitôt le skieur fut transformé en étoile, figé pour toujours à l’apogée du saut parfait.
Le lendemain matin, il était introuvable et on conclut à une désertion politique. Un vague sosie prit sa place dans l’avion du retour. On fêta le sosie, certains s’étonnèrent de la ressemblance douteuse entre le champion qui était parti et celui qui revenait, mais quelques semaines plus tard un printemps très agité commença effectivement à Prague, et tout le monde eut autre chose à penser.
Aujourd’hui, les hommes, attirés par d’autres lubies, ont délaissé le grand tremplin. Au pied des montagnes, la ville continue à s’étendre et les usines s’éloignent. Mais l’étoile du champion tourne toujours dans la nuit. Il revient régulièrement visiter les trois pucelles, pour leur raconter le cours du monde et faire battre leur cœur de pierre.

(Cette histoire emprunte quelques éléments à l’histoire vraie du champion Jiří Raška, mais est une pure fiction)
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