Le champdescroix

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Une pensée à la fois, mais tout au long de la journée, le reste des mots revient au silence à dire ou écrire. Sorte de moteur de vie pour exister autrement  [+]

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Sur la route menant sur les bords du fleuve, après une légère pente et avoir laissé sur la droite le domaineinterdit du Comte où erraient ses chevaux ferrés aux naseaux fumants, se trouvait le cimetière.

Deux portes noires en fer forgé, celle de gauche pour entrer et sortir à pied, les veuves y passaient, dignes, décorées de deuil, pour changer l'eau des fleurs ou enlever les fanées de la semaine passée pour les remplacer par une brassée de marguerites ou de tulipes, puis les chrysanthèmes, les fleurs de la Toussaint.

La porte du milieu, à double pan, permettait au corbillard d'entrer, traînant la boitedumort, le curé arrivait derrière avec son écharpe, sa chasuble violette pendante, trainant jusqu'à terre.

Elle s'ouvrait, cette porte, dans un grincement à réveiller les morts. La lente procession faisait crisser, frémir les graviers jusqu'à l'arrivée devant le trou plein d'eau.

Qui mettait-on en terre ? J'étais de cérémonie, enfant de cœur, allongeant mon visage pour faire bonne figure, celle des circonstances tragiques. Le Père Marcel, le facteur à vélo avait du voir la chouette voler au dessus de son toit avant de fermer les yeux une dernière fois.

Signe de mort à la campagne.

Les femmes vivaient plus longtemps, elles terminaient leurs existences en attendant le mot fin, en grignotant des madeleines cellophanes, le regard vide, fixant le grand rien par la fenêtre, univers rétréci ou toujours la même photo.

Je voyais les figures de ceux qui venaient verser une dernière larme pour faciliter le passage au mort vers l'eau de là-bas, pour que l'âme se sépare du corps et fonce direct vers l'autel de la félicité, comme le fleuve qui coule, sans pensées autre que de se fondre dans l'infini océan.
Le corps ne bougeait plus du tout, ses lutins étaient partis vers d'autres travaux essentiels.

Il était alors enfermé dans une boite en bois avec des poignées dorées pour le porter.

Avec son plus beau costume, peut-être celui de son mariage.

Une fois la dernière bénédiction faite à grands coups d'eau bénite, le cantonnier rebouchait le trou en quelques pelletées de terre et quelques jours plus tard, le terrassier remettra la pierre froide en place et replacera la croix au dessus de la boite.

Au fond duchampdescroix se trouvaient de petites tombes où reposaient des nourrissons à qui l'on avait oublié de donner le sein ou le lait de vache nécessaire à leurs survies ou dont le corps n'avait pu se défendre des attaques des sœurs sorcières méchantes comme la variole, la typhoïde ou leur cousin le perfide choléra.

Et, après, c'est ici que tout commençait, forcément.

Pour voir les apparitions dans le cimetière du village, il fallait grimper haut pour observer tous ces petits appartements du sous-sol, à travers les branches du tilleul, l'automne était la meilleure saison, les feuilles rouillées s'envolaient et moi, perché, je me faisais silence.

J'observais, depuis l'arbre géant, dans le vent qui faisait gigoter ses branches, les maisons des défunts. Assis dans ma fourche préférée, le soir tombait.

Il fallait être juste là, au bon moment, lorsque le soleil glissant de l'autre coté de la terre envoie un dernier signal, comme le rayon vert sur la mer plate pour dire un au revoir.

Place aux elfes et aux douces fées chantant doucement une berceuse.
Ils arrivaient, ces petits êtres magiques, auréolés de lumière nuageuse, une poudre enchantée leur avait certainement indiqué le chemin.

Perché, j'attendais, impatient, curieux et malgré tout, un peu inquiet, ils surgissaient, grands comme les personnages de la crèche, mais, eux vivants et joyeux. Ils couraient et volaient de croix en croix, dansant et virevoltant, dans l'insouciance et le rire.

Farfadets des bois, lutins verts et bleus. Fées translucides, elfes aux ailes dorées, clochettes virevoltantes qui repartaient dans les étoiles au moindre bruit suspect.

Voilà, ils étaient venus ce soir et c'était bien. Je descendais alors de l'arbre.

Poussais la grille du cimetière, là et là, il restait un peu de poudre de fée que je mettais dans ma poche, grains de sable minuscules qui luisaient dans la nuit. Et je rentrais, maudissant de ne pas pouvoir pas les suivre, mais, peut-être dans mon prochain rêve. Qui sait ?

Parce que eux, ils ne seront jamais enfermés dans une boite pourrissante avec le temps.
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