Le Chalet Rose

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Lire, écrire, marcher, me rendre utile, faire bonne chère... J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de nouvelles), CXXIII éphémères  [+]

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Moins quinze degrés le jour et jusqu’à moins trente la nuit ! La vallée était ensevelie dans une gangue de neige glacée. Trois semaines que ça durait ! Vingt ans qu’on n’avait pas vu ça !
Tout a commencé, à huit heures ce lundi matin de février, par un coup de fil au dispensaire de la vallée. Tu reprenais ton service après deux semaines d’arrêt maladie. Seul médecin présent à ce moment-là, tu as décroché. C’était une voix de femme, douce et envoûtante, qui agit sur toi comme un charme.
Elle s’appelait Suzanne Rivière, vivait seule dans une bergerie sur les hauts plateaux, le Chalet Rose, et n’avait aucun moyen pour descendre dans la vallée. Elle avait besoin de voir rapidement un médecin, car elle avait beaucoup de mal à respirer. Tu lui promis de passer dans l’après-midi, car tu avais des malades à voir en urgence ce matin.
Vers midi, tu pris la direction des hauts plateaux. La route était une vraie patinoire et tu avançais difficilement. Ton vieux 4x4 Land Rover devenait incontrôlable sur la neige verglacée. Mais tu avais donné ta parole à Suzanne, et tu devais aller la visiter.
Vers treize heures, tu t’es engagé dans une côte raide, à flanc de montagne. Les roues du 4x4 patinaient, le volant vibrait, le moteur chauffait. Il fit une embardée, tu redressas in extremis. La seconde fois, tu perdis le contrôle, sortis de la route et terminas ta course cinq mètres plus bas, en équilibre sur un rocher surplombant un à-pic vertigineux.
Sonné par le choc, le front sur le volant, tu es resté de longues minutes sans bouger. Puis tu as senti que la voiture trépidait. Il ne fallait pas s’attarder dans cette carcasse en équilibre instable au bord du vide. Tu as pris ton équipement, ton sac à dos médical, et tu t’es extrait du véhicule. Tu enfonçais jusqu’aux genoux dans la neige croûtée. Malgré la pente, tu as réussi à crapahuter jusqu’à la route. En te retournant, tu as vu ta voiture se mettre à tanguer bizarrement, avant de sombrer dans le vide. Tu l’avais échappé belle !
Ton portable était resté dedans. Tu étais seul au monde. Pas un bruit, pas un souffle, rien que le paysage immaculé, une immense forêt de sapins à gauche, une barre rocheuse et un à-pic de plusieurs centaines de mètres à droite. La route était déserte.
Tu estimais être à une demi-heure de marche du Chalet Rose et décidas de partir vers le haut. Il aurait mieux valu descendre, mais tu entendais encore la voix de Suzanne te supplier de venir pour la soigner. Tu as marché pendant plusieurs heures d’affilée. Il n’y avait plus de route, juste un chemin, et les sapins se faisaient rares. Le soleil se coucha dans un ciel dégagé. La bise se leva.
La lune éclairait maintenant la haute montagne, dessinant devant toi les courbes du chemin, au milieu d’un paysage vide. Il fallait marcher, pour ne pas s’engourdir, en espérant arriver au Chalet Rose. Ivre de fatigue, tu progressais difficilement en trébuchant sur les congères glacées.
Soudain, tes yeux quittèrent ton enveloppe corporelle et te scrutèrent. Brillants dans la nuit comme deux feux follets, ils dansèrent autour de ta tête une macabre sarabande, puis se fixèrent devant toi et fusèrent vers l’horizon.
Tu avançais maintenant vers ces deux points qui phosphoraient au loin. À bout de force, tu t’affalas sur la neige et sombras dans une semi-léthargie.
Un grand chien blanc apparut dans la nuit. Tu t’agrippas à lui comme à une bouée de sauvetage et il te conduisit au Chalet Rose. Suzanne se tenait derrière la porte en respirant avec difficulté. Elle portait une belle robe blanche à festons, semblable à ces anciennes robes de mariée qu’on trouve dans les brocantes de la vallée. De grosses bûches brûlaient dans la cheminée, tu étais exténué. « Il y a longtemps que je t’attends, entre et assied toi près du feu », dit-elle d’une voix faible. Le chien s’ébroua et se coucha sur les pierres chaudes.
Elle t’installa sur un tabouret et te déshabilla, comme une mère l’aurait fait avec son enfant. Elle t’enveloppa dans une épaisse couverture de laine et mit tes vêtements à sécher sur un banc près du feu. « Tu dois avoir faim » dit-elle en te servant un bol de soupe brûlante avec une tranche de pain bis et un morceau de fromage. Tu avalas le tout sans te faire prier. « Une part de tarte aux myrtilles Docteur ? Je les ai cueillies et mises en bocaux il y a bien longtemps. Et un petit verre de génépi pour finir ! »
Elle te demanda si tu te sentais mieux et si tu pouvais l’examiner. Elle était grande et mince et pouvait avoir trente-cinq ans. Les traits de son visage étaient fins, elle avait les yeux vert pâle et de longs cheveux blonds. Son corps dégageait une étrange harmonie, sa peau diaphane un sombre éclat. Elle se dévêtit jusqu’à la ceinture devant l’âtre. Elle sentait bon le jasmin et l’immortelle des neiges.
Tes mains tremblaient. Subjugué par sa beauté, tu admirais son cou altier, ses épaules fines et la naissance de ses seins qui se soulevaient faiblement à chaque respiration. Tu appliquais ton stéthoscope à différents endroits de son corps, mais tu n’arrivais pas à déceler le battement de son cœur. Tu percevais à peine le bruit de sa respiration, tant son souffle était faible et irrégulier, pareil à celui d’une agonisante. Sa peau était fraîche. Son corps se dérobait à la palpation. Tu diagnostiquas une infection pulmonaire et lui administras antibiotiques et antipyrétiques.
« Demain matin je retourne dans la vallée et je vous envoie les secours pour vous transporter à l’hôpital.
- Nous en reparlerons demain, Docteur. »
Elle installa un lit de camp près de la cheminée et te souhaita bonne nuit. Elle se pencha vers toi, te remercia d’être enfin venu, tu avais mis si longtemps, te borda et déposa un baiser sur ton front. Ses lèvres étaient glacées. Elle se retira dans sa chambre. Tu dormis profondément jusqu’au matin.
Au réveil, le chalet était vide. Tes vêtements étaient pliés près de la cheminée. Ils sentaient le jasmin et l’immortelle des neiges. Tu les enfilas et sortis. Le chien blanc était là, assis dans la neige vierge. Tu pris ton barda et descendis vers la vallée avec le chien.
Après trois heures de marche, tu arrivas à l’endroit où ta voiture avait basculé dans le vide. Un bruit de moteur ahanait dans la pente. C’était une fourgonnette de la gendarmerie qui arrivait à ta hauteur. Le chien s’était évanoui dans la neige.
« Qu’est-ce que vous foutez là Docteur ? On a retrouvé votre voiture écrasée au pied des Roches Sainte Catherine. On vous a cherché une bonne partie de la nuit. Vous nous avez fait une sacrée peur. Où étiez-vous ?
- Au Chalet Rose, une femme m’avait appelé.
- Docteur, le Chalet Rose est abandonné depuis des années !
- Suzanne Rivière m’avait appelé pour la soigner.
- Montez Docteur, on verra ça en bas ! »
En bas, le capitaine t’écouta. Puis il t’expliqua que Suzanne Rivière était morte d’une pneumonie foudroyante, il y avait une vingtaine d’années. Il s’en souvenait bien, car il était aspirant stagiaire à la gendarmerie de la vallée et il avait fait moins quinze pendant trois semaines d’affilée, comme cette année.
« Elle s’appelait de son vrai nom Nicole Lambert. Elle vivait dans le Chalet Rose, avec chèvres et moutons. On la disait à moitié folle. Elle était malade, mais ne voulait voir personne. Un jour d’hiver, n’y tenant plus, elle avait appelé un médecin de la vallée, c’était bien avant la construction du dispensaire. Le médecin est tombé en panne dans la neige. Il a continué à pieds et s’est perdu dans la forêt. On l’a retrouvé le lendemain, exténué, les mains et les pieds gelés. Elle, on l’a retrouvée morte, toute roide sur son lit, vêtue d’une belle robe de mariée. On a dû abattre son Patou, devenu enragé. »
Tu avais soigné Suzanne cette nuit, tu n’en démordais pas !
Le capitaine hocha doucement la tête.
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Hortense Remington · il y a
Le « tu » nous plonge directement dans le récit et nous glace autant que l’histoire !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. J'utilise assez souvent le "tu". Il semble décalé, mais il produit un style très direct.
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Marie-Hélène Moreau · il y a
Une ambiance fantastique bien rendue.
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. La montagne "magique" et son ambiance nocturne m'ont bien aidé.
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Cristo R · il y a
Merci pour cette histoire fantastique? L'écriture en de tutoiement est très originale. ceux qui aiment l'ésotérisme comme moi devraient apprécié ce texte. On a l'impression que le docteur a perdu la raison et que c'est le narrateur qui essaye de le faire revenir a la réalité c'est ce qui fait l'étrangeté ce récit.
je mets mes 5 voix

si mon récit vous tente c'est https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sang-noel

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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci pour votre commentaire et pour votre vote. Votre récit québécois situé dans le magnifique fjord du Saguenay m'a plu, avec sa chute déroutante!
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Cristo R · il y a
Merci beaucoup vraiment le Québec est froid, mais c'est un petit paradis. Et on peut reprocher à nos ancêtres de ne pas avoir su défendre notre si belle langue en Amérique du Nord . Les résistants Québecois ont totalement raison de vouloir défendre leur identité verbale et économique qui va avec, et même s'ils nous traitent de "maudits français" ce sont de vrais cousins, qui nous permettent aussi de nous remettre en question.
La France a abandonné ses poches de résistance Acadie au Québec, Louisiane aux USA. C'est très dommage et triste quelque part : la biodiversité linguistique est la richesse de ce que nous sommes. Toute langue en voie d'extinction est un appauvrissement . Bon cela n'a rien à voir avec Félix et son traineau sanglant mais c'est dit.

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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime ce conte moderne, ce réel qui se met à rêver. Le tutoiement donne beaucoup de force au récit. Un petit moment de lecture bien agréable ! Bravo
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci, j'ai apprécié votre nouvelle, grave et bien construite.
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Philippe Robert · il y a
Je viens de relire "Neige éternelle" dont je me suis immédiatement souvenu. J'aime beaucoup cette réinterprétation. Le texte est plus épuré, débarrassé de certaines anecdotes, et de ce fait plus percutant. L'écriture est belle. Je vote !
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci Philippe. L'écriture est un éternel recommencement et la réécriture complète de cette ancienne nouvelle donne un texte inédit. La contrainte de longueur a produit un effet bénéfique et le nouveau texte est plus rythmé, plus percutant. À toi de publier maintenant, je suis sûr que tu as quelques textes courts en réserve!
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Claude Castagna · il y a
Un récit de saison qui m’a prise à « contre-pied » si l’on peut dire et dont l’écriture est raffinée
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci, Claude, pour ton commentaire et merci de rester une fidèle lectrice.