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Le cerisier

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Sophie Dolleans

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Quand je l’ai aperçu dans l’encadrement de la porte, mon cœur a cessé de battre, mon souffle s’est suspendu, puis tout ce qui était vivant a disparu, d’un seul coup.

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Marie, mon amie d’enfance, venait d’acheter une vieille bâtisse entourée d’un jardin où poussaient, comme des herbes folles, des pétunias, des roses trémières, des broussailles regorgeant de cassis et de groseilles, mais où régnait en maître un cerisier centenaire. Paul et Chloé s’empiffraient de bigarreaux pendant que nous faisions le tour du propriétaire. Et tout m’exaltait.
- Je les ai à peine reconnus. C’est fou ce qu’ils ont grandi !
- Oui, ça fait un bail qu’on ne s’était pas vues, hein ?
- Paul te ressemble beaucoup.
- Oui, et Chloé est le portrait craché de Philippe.
Le sourire de mon amie, fière et heureuse, le rire de ses enfants et cette légère brise donnaient à cette visite un air de paradis.

Puis, il y eut ce petit pincement au cœur quand je franchis le seuil de la maison. Un tout petit malaise que la beauté des lieux n’apaisa pas tout de suite. La cuisine donnait sur une petite véranda où Marie entreposait ses travaux de couture, et où une étagère flambant neuve était promise à recevoir les premiers pots de confiture. Les rayons du soleil pénétraient par des vitres dépolies en nous enveloppant d’un halo de lumière. J’eus un petit sourire, imaginant Marie en icône publicitaire vantant les qualités de l’ancienne machine à coudre Singer. Un saut dans le temps qui fut interrompu par l’entrée fracassante de Paul et Chloé, les habits et les mains rougis par la chair des cerises. Leur mère les chopa par le bras et les fit monter à l’étage pour une petite toilette.
- Viens, me demanda-t-elle, en haut c’est encore en chantier, ne fais pas attention au bordel.
Le bordel ne m’inquiéta pas mais il flottait dans l’air quelque chose d’oppressant, comme un manque d’oxygène. Devant ma pâleur, Marie s’en amusa
- Les escaliers sont trop raides ?

C’est vrai que je n’avais plus mes jambes de vingt ans. Le grand couloir desservait trois chambres. Le parquet d’époque, que Philippe allait rafraîchir, craquait généreusement sous nos pieds. Je m’arrêtais net devant la chambre du couple. Les enfants me contournèrent pour sauter sur le lit pendant que leur mère m’invitait, par une pression dans le dos, à en franchir le seuil. Je ne saurai dire ce qui me terrorisa le plus : les rideaux sombres, l’exiguïté de la pièce, le renfoncement sur la droite qu’aucune lumière ne pénétrait ?
- Y’a du boulot pour remettre en état. On n’a encore rien touché ici.
- Oui, les choses se feront petit à petit, répondis-je assez machinalement.
- T’en fais une tête ? Tu vas bien ?

Je n’allais pas bien. Je n’avais plus qu’une obsession. Fuir cet endroit, me retrouver à l’air libre, cueillir les cassis, manger des cerises et puis tâcher mes vêtements. L’insouciance et les frayeurs de mon enfance me revenaient en pleine figure comme une claque vous sort de l’hébétude. Je ne saurais dire ce qui m’arrivait ; mais quelque chose arrivait, fonçait sur moi comme un bolide. J’avais envie de hurler. Marie me prit en main.
- Ah, toi, tu fais un malaise vagal. Viens, on redescend. Un café te fera le plus grand bien. Et puis Philippe arrive bientôt.

Dans le salon, l’air était respirable. Les enfants jouaient tranquillement aux petits chevaux, pendant que nous bavardions. L’odeur du café commençait à emplir la pièce. Marie, en bonne maîtresse de maison, me fit part des prochaines rénovations.
- La vieille dame qui habitait ici, et pourtant elle y est restée plus de soixante ans, n’a jamais fait aucun travaux. Faut dire qu’elle était veuve, son mari a disparu pendant la guerre. Elle était sans enfant, alors... En plus, la maison est restée vide plus de dix ans. Un de ses vagues cousins nous l’a vendu pour trois fois rien. Café ?
- Café.

Marie partit vers la cuisine et mon regard se tourna vers le halo de lumière pénétrant par la vitre de l’entrée.
Quand je l’ai aperçu dans l’encadrement de la porte, mon cœur a cessé de battre, mon souffle s’est suspendu, puis tout ce qui était vivant a disparu, d’un seul coup : le bruit des enfants jouant dans le salon, les derniers soubresauts de la cafetière, le vent dans le feuillage. L’ectoplasme de la vieille dame était là. Je voyais clairement son chignon soigneusement entretenu, les contours de sa robe serrée à la taille par un tablier de cuisine. Elle avait dû préparer le repas, mettre les deux assiettes sur la table de la cuisine et puis se poster là, le nez collé à la vitre, dans l’espoir de son retour. Et elle l’attendait toujours.

J’ai contenu, comme j’ai pu, son chagrin infini, pour ne pas effrayer les enfants.

PRIX

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Laurent Lagarde · il y a
Sophie, je viens de lire quelques uns de tes textes et j'aime beaucoup ton écriture. Merci !
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Sophie Dolleans · il y a
Un grand merci Laurent !
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Jarrié · il y a
Texte très délicat empreint d'une grande émotion. Merci pour tout Sophie.
Je vous met en annexe une histoire de cerisier....méridionnal celui-ci.

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anonyme · il y a
Une forte narration qui nous plonge bien dans votre merveilleux style d'écriture. Bravo!Je m'abonne. Je vous invite à lire ma TTC en concours, merci d'avance et bonne journée.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Pascal Gos · il y a
Bonjour Sophie, je vous découvre. Votre plume est agréable. Débuter votre texte ne peut que vous emmenez au bout. Merci pour cette qualité littéraire.
Sophie, je vous invite à déguster mon hamburger de Noël en lice pour la finale du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Flip · il y a
J'avais le goût des cerises dans la bouche avec cette sensation désagréable qui précède le moment où tout risque de nous échapper. Merci pour l'ambiance. Je cavale à vos côtés !
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JACB · il y a
L'atmosphère nous étreint petit à petit et l'apparition a d'autant plus de corps que les lieux nous sont décrits avec juste ce qu'il faut pour ne pas alourdir le texte de détails superflus. Il en reste le gôut sucré des cerises et la lumière diffuse de la véranda. Bonne cavale Sophie!
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Sophie Dolleans · il y a
Merci JACB !
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Silvia Mariotti · il y a
Je suis toujours touchée de voir ta capacité à nous plonger dans un univers autre dès les premiers mots ! Une écriture efficace et sensible qui donne le frisson à chaque fois quelle que soit l'atmosphère.... On en veut encore et encore !!! Bisoussssssssss
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Sophie Dolleans · il y a
Merci Sissi ! Plein de bisous Grenoblois.
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Silvia Mariotti · il y a
Je suis toujours touchée de voir ta capacité à nous plonger dans un univers autre dès les premiers mots ! Une écriture efficace et sensible qui donne le frisson à chaque fois quelle que soit l'atmosphère.... On en veut encore et encore !!! Bisoussssssssss
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes trois (3). Veuillez découvrir mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant afin de voter
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Pauvre dame !!
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Sophie Dolleans · il y a
:-). Je ne sais pas si c'est triste ou si, au contraire, l'espoir est heureux.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Effectivement, c'est plus rassurant.
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