Le Cerf du Cancin

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"Viens mon enfant. Assieds-toi et écoute car ce soir, je dois te raconter une histoire.

C'est l'histoire d'un cerf.
Il était beau et élégant. Ce n'était pas un cerf comme les autres, ou pas comme celui que l'on croit connaître. Non, celui-ci vivait dans les plaines vallonnées du Cancin. De mémoire d'Anciens, Il avait toujours vécu dans la région, paisible et heureux.
Le Cancin – le sais-tu ? - est un endroit splendide qui a longtemps attiré de nombreux artistes. Dans leur quête d'un absolu, chacun d'entre eux s'était un jour arrêté sur les hauteurs du Cancin, croyant reconnaître, dans les collines et les vallées, les courbes du corps d'une femme. Là, un sculpteur s'émerveillait des ondulations parfaites des monts et des vaux, de ces terres nues, arables et fraîches. Une vision tellement simple et naturelle que cela donnait envie à tout spectateur de tendre le bras et simuler une caresse du bout des doigts. Là encore, un écrivain se laissait submerger par le sentiment d'infini qu'exhalaient ces terres fécondes. Le murmure des rivières. Et là enfin, un peintre passa sa vie à essayer de mettre en ombre et lumière l'émotion suscitée par ce que son regard percevait. Mais aucun – aucun, entends-tu - de ces artistes ne parvint jamais à traduire, par la peinture par le geste ou par le verbe, la merveilleuse histoire intime de ce paysage. A la fois une forteresse dans son enclave et une main qui se tend aux autres mondes, le vol d'un oiseau libre et les racines d'un chêne centenaire, une énigme... et la réponse à tout.
Alors ce cerf ? Il était beau te disais-je. Le port altier mais pas arrogant. Le cou tendu vers le ciel afin de mieux humer l'air du temps. Plein de grâce et de charme, en pleine osmose avec son environnement naturel. Il se dévoilait parfois, au hasard d'un souffle de vent qui agitait les branches. Mais le plus souvent, seule sa présence était suggérée par la trace d'un pas, par un mouvement fugace au loin. Il savait entretenir le mystère. Il était mystère lui-même.
Rien ne devait venir bouleverser cet équilibre et pourtant...
Un soir, les rayons obliques du soleil couchant vinrent, tel le balayage d'un scanner, caresser son pelage. Et c'est dans le reflet inhabituel de ses grands yeux que le doute est apparu. Un doute sournois, qui abîme le cœur et qui fait peur. Se pourrait-il que le Cerf que l'on croyait éternel puisse être souffrant ? Les animaux de la forêt se réunirent en conseil. Les plus sages d'entre eux faisaient parler leur expérience et appelaient à la raison. Parce qu'on sait que ces choses là arrivent quand on a suffisamment vécu. La souffrance et la mort. Pas une fatalité, mais un état de fait qui multiplie les nuances du regard sur le monde qui nous entoure. Les plus jeunes des animaux, quant à eux, manifestaient leur incompréhension et de la colère. Parce qu'on sait autre chose, à ce moment-là ! La vie et les espoirs. Pas de l'inconscience et encore moins de l'inconsistance. Mais une révolte chargée de sève, toute orientée vers les branches les plus hautes de l'arbre de vie. Il fallut du temps, il fallut des discussions, il fallut des couchers de soleil. Et l'annonce fut faite : le Cerf du Cancin était touché par la maladie.
Il y eut du désarroi, de la confusion. Quelques larmes. Des cris à l'injustice s'élevèrent même dans la nuit. Des moments d'introspection profonde. Des raisons d'espérer, des rechutes, du noir, de la lumière. Puis il y eut un matin. C'était hier matin ! Le cerf avait disparu. Évanoui dans les brumes automnales, ne laissant de lui qu'une trace, une incision dans le réel, une plaie profonde dans le paysage du Cancin.
C'est d'abord le sentiment du vide qui a prévalu. Avec ce désir irrépressible de revenir à l'ordre naturel des choses, à l'équilibre des valeurs, au tout cohérent. Mais peut-on seulement être en colère parce qu'il pleut. Non... il pleut et la colère n'y pourra rien.
Comprends-tu ? si je te raconte cette histoire du Cerf du Cancin ce soir, je te raconte aussi mon histoire. Et si le Cerf manque au paysage, il n'était pas tout le paysage.
D'autres matins succéderont aux matins. D'autres bises légères agiteront les nuages au dessus de la plaine du Cancin comme elles agitent les émotions. Encore et toujours. Car, l'as-tu deviné ? Depuis que le Cerf a disparu, il reste la forteresse dans son enclave et la main qui se tend aux autres monde, le vol de l'oiseau libre et les racines du chêne centenaire, l'énigme et la réponse à tout.
Maintenant, tu peux dormir tranquillement mon enfant.
Je suis là. Encore et toujours.
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