Le Cerf

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Il était une fois un conteur d’histoires, qui décida un jour d’étoffer son répertoire. Après tout, le village commençait à se lasser de toujours entendre les mêmes récits, et d’ailleurs, ces derniers ne faisaient plus rêver du tout. La mode des princesses et des dragons était passée depuis bien longtemps, et les créatures fantastiques d'aujourd’hui se devaient d’être plus raffinées et majestueuses.

Ainsi, le conteur imagina la légende d’une créature magnifique, svelte et à la prestance souveraine. Ses quatre jambes étaient délicates, son pelage brillant, et surtout, la tête de la créature était parée des plus belles branches de la forêt sur laquelle elle régnait. Dans les yeux de l’animal brillait humilité et calme, et le conteur lui donna le nom de Cerf, simple et discret.

Au fil de sa plume, l’homme offrit au Cerf un foyer de rêve : une forêt luxuriante peuplée d’animaux pacifiques, où la nourriture poussait à foison. Au centre de la forêt se trouvait un grand lac où tous les animaux allaient s’abreuver à une heure précise, et où ils parlaient des ragots rapportés par les vents des quatre points cardinaux. Dans ce lieu paradisiaque, le Cerf était souverain et menait ses sujets avec bonté et tolérance.

Le conteur, satisfait de sa création, imagina ensuite plusieurs aventures pour le Cerf, qui lui offriraient une gloire nouvelle auprès de tous les amateurs de légendes. L’homme n’avait jamais été aussi excité par une de ses histoires, et sentait que le Cerf était le plus réussi et vivant de ses animaux fabuleux.

Et il avait raison. En effet, l’histoire était vivante. Le Cerf vaquait à ses occupations royales et faisait de son mieux pour que le calme règne dans la forêt. Il continuait à pourfendre les monstres à l’orée des bois et à parer sa tête de branches enchevêtrées. Le Cerf était heureux dans sa forêt imaginaire, car pour lui ce monde de mots était la réalité la plus réelle qui soit. Il avait tout ce qu’il lui fallait : des sujets heureux, une forêt splendide, de la nourriture à volonté, une compagne, et un quotidien assez mouvementé pour ne pas sombrer dans l’ennui. Jour après jour, la créature continuait d’exister et d’enchanter tous les habitants de son monde et de celui du conteur.

Mais un jour, la mode du Cerf passa, et l’histoire tomba dans l’oubli. Contraint d’abandonner sa création s'il voulait continuer à vivre de ses écrits, le conteur laissa le majestueux souverain de côté et cessa de lui imaginer des aventures, des monstres et des sujets. Il passa à autre chose et créa de nouveaux personnages, qui furent cependant tous plus fades que le Cerf.

Ce dernier remarqua un changement dans son quotidien. Tout à coup, les monstres avaient cessé d’affluer. Il fut d’abord heureux d’avoir réussi à instaurer le calme dans son royaume et profita de la quiétude apportée par cette paix soudaine. Au bout de quelques jours cependant, il s’aperçut qu’il rencontrait toujours les mêmes animaux et que plus aucun enfant ne naissait dans la forêt. Inquiet, il chercha des solutions, et n’en trouvant pas, se résigna à toujours voir les mêmes visages et à observer ses sujets périr sans laisser d’héritage. Le Cerf se réfugiait auprès de sa compagne. Lassé, ennuyé, ne sachant plus quoi faire, la créature fabuleuse commença à réfléchir à son bonheur et à ce qui l’avait amené à diriger un si beau royaume. Face au tourment, il réalisa qu’il n’avait jamais été triste ni en colère, et d’ailleurs, il n’arrivait même pas à mettre un nom sur ces sentiments tant ils étaient inédits pour lui. Toute sa vie n’avait été que gloire, amour et bonheur.

Trouvant cela étrange, le Cerf décida d’explorer son royaume pour trouver la raison à tout cela, et demanda à sa compagne d’être à ses côtés afin de se sentir moins seul durant sa quête.
Des jours et des jours ils marchèrent dans les tréfonds de la forêt, sans rencontrer la moindre incohérence, si ce n’est une absence terrifiante de vie tandis qu’ils s’avançaient dans des endroits inconnus. C’est comme si cette partie du monde n’était pas censée être vue et n’était guère plus qu’un décor de fond, pour faire joli et ne pas briser une certaine cohérence dans un tout minutieusement organisé.

Et un jour, durant leur exploration, les deux amants s’arrêtèrent. La forêt n’était plus : un pas de plus, et le Cerf ainsi que sa compagne tombaient dans du vide.
La forêt n’avait pas de cœur, la forêt n’avait pas d’âme : affolé, le Cerf se rua vers l’orée des bois, et commença à courir sans but précis dans les plaines entourant son foyer. Créé intelligent et lucide, il commençait à comprendre le mécanisme du monde dans lequel il vivait depuis si longtemps.

Et bientôt, le Cerf prit conscience de l’affreuse vérité : sa forêt n’avait jamais existé, et peut-être allait-elle même disparaître complètement, comme ses habitants, comme sa compagne, comme lui-même. Le Cerf pensait être le seul Dieu du monde, mais il se rendait compte qu’une autre divinité, plus omnisciente et suprême, faisait office de dieu des dieux, quelque part. Mais le Cerf ne voulait pas disparaître. Il retrouva en hâte sa compagne qui accepta de le suivre tandis que celui-ci retournait vers le cœur de la forêt.

Alors, braves, ils sautèrent dans le vide, et disparurent aussitôt...

... Pour réapparaître dans une autre forêt, plus terne et froide, mais bien réelle. N’en croyant pas ses yeux, le Cerf commença à explorer ce nouveau monde, accompagné de sa conjointe ; pas de frontières en vue. Ils étaient bien sortis de leur prison d’illusions.

Dès lors qu’un villageois aperçut un véritable Cerf dans la forêt voisine, le conteur acquit une renommée si grande qu’il put vivre dans le confort toute sa vie durant, racontant les histoires des Cerfs, et redonnant vie avec bonheur à la forêt imaginaire qu’il avait abandonnée sur son bureau, il y a des années de cela.

Depuis ce jour, les Cerfs continuent à prospérer et à enchanter notre réalité de leur céleste présence, tout en nous observant avec intérêt.

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gillibert FraG · il y a
Merci pour ce conte merveilleux, étiologique, et philosophique si on veut. Agréable à lire

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