le cercueil de la bête

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Grise fumée d'or Caillou fluo de goudron Un crabe incrusté **************** Deja 3 romans A decouvrir sur kindle Www.amazon.fr/Boutique-Kindle-Jean-MILPIED  [+]

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Imaginons les ténèbres du moyen âge. Imaginons une forêt dense et sombre. Silencieuse. Des labyrinthes de buissons épineux, des étendues semées de troncs tordus aux branches couvertes de lierre pourri qui tombe tel de païennes couronnes mortuaires pendues au travers des chemins sinistres. Le sentier tracé par les bêtes sylvestres se devine à peine. Il se fait tard. Le soleil pâle de fin d’après-midi se cache peu à peu derrière les ifs et les feuillus couverts du givre de l’hiver. Sous les ombres plus noires, une fine silhouette grelotte. Précédée de son souffle saccadé et brumeux, la petite personne se doit de hâter le pas. Surtout ne pas se retrouver par nuit noire sur ces chemins perdus. De ses doigts gelés sous des mitaines de grosse laine mal rapiécée, elle serre fort le vieux panier de joncs tressés que sa tante lui a confié. Depuis trois lunes, il gèle à pierre fendre. Dans l’air piquant, parfois, des courants d’effluves viciées lui agressent les narines. Elle imagine les chaires en décomposition des petits rongeurs piégés par le froid, ou quelques feux follets souffreteux, poches de gaz verdâtres qui glissent à la surface des marécages figés derrière elle. Ses vieilles chausses de cuir lacées de chanvre sont usées. Elles l’isolent que trop mal de la croute de terre dure et glissante qui craque sous le poids plume à chacune de ses petites enjambées. La fillette est pressée. La fillette a froid. Et, en cet instant, au milieu des craquements inconnus qui brisent le silence de la neige, quiconque lui demanderait, elle dirait à quel point ce trajet lui fait peur. Mais une promesse a été faite et la maisonnette à la petite cheminée de pierre n’est plus qu’à une lieue du ru figé qu’elle vient de franchir. « Tiens bon », se répète-t-elle en boucle sous sa cape de feutre rouge. Elle essaye de ne pas penser aux sales légendes que sa tante radote. Elle trottine plus vite maintenant.
Mais l’histoire est sinistre. Vous en souvenez-vous ? Cette histoire vous a longtemps hanté. En ces temps-là, la petite silhouette et vous partagiez alors le même destin. Sur ce chemin glacé. Rappelez-vous que la frêle enfant n’est pas seule. Une chose silencieuse l’observe depuis les hauteurs d’une butte de terre sèche et de neige noircie. A peine à cent pas. Tapie derrière un gros chêne mort à l’écorce spongieuse. La chose est immobile comme une ombre. Immense bloc d’anthracite vivant. Plus sombre que le grand corbeau amateur de charogne volant par une nuit sans lune. Elle halète. Suante, son pelage épais et poisseux se soulève dans un roulement rauque et régulier que ses muscles puissants animent. La vapeur qui se dégage de ce corps immonde monte à travers les feuillus jusqu’à masquer le faible croissant céleste qui peine à percer. Sa gueule démoniaque est celle d’un carnivore irréel, plus large que celle d’un bœuf de trait. Les poils longs et drus qui couvrent des mâchoires puissantes abritent croutes de sang caillé et petits morceaux d’os pointus. Elle est couverte des restes des corps chauds de petits habitants de la forêt dont elle se repait. Les habitants de sa forêt. Ses yeux sont deux cristaux d’ambre orange pâle, des pupilles animées d’un feu diabolique, capables de percer les murailles obscures et de glisser au travers du froid mordant de l’hiver pour venir se fixer dans vos plus terrifiants cauchemars. L’affreuse observe les petits pas qui s’éloignent. Elle glisse sa gigantesque langue sur sa patte avant gauche. Elle se lèche, lambeau rose vif et brillant de muqueuses acides qui fouille le pelage dense pour évaluer à tâtons la taille d’une plaie qui la fait souffrir depuis hier. Car la bête s’est blessée et cela lui donne faim. Une faim de loup. Elle a toujours eu faim. Et le petit être grenat qui disparait en contre bas attise sa curiosité gustative. Son cœur cogne fort. Le monstre s’élance. Quatre pattes puissantes sur tapis de neige cristallisée.
La fillette n’ose pas se retourner. Elle a cru entendre un feulement derrière elle. Elle se met à courir. La maisonnette est toute proche. Elle la voit presque. Elle sait. Juste après le petit bois de bouleaux maigres plantés par son grand-père. Elle glisse dans la neige. Maudites chaussures, maudits lacets cassés. Maudites peurs instillées par ces racontars au coin du feu. Non sa mère n’est pas morte dévorée en forêt. Non la bête des bois n’existe pas. C’est une grande fille maintenant. Sa mère est juste partie. Elle l’a abandonnée c’est tout. Cela arrive. C’est comme ça. Point besoin d’imaginer d’horribles rumeurs. La jeune fille a relevé sa capuche rouge d’un mouvement sec, sans arrêter sa course. Sa poitrine la brule. Elle ne sent plus ses orteils. Son nez est glaçon. Le panier est trop lourd. Elle ne veut pas regarder ce qui est derrière elle. Voire ses peurs c’est céder un peu. Puis l’immobilisme vous gagne et c’est perdu. Elle court à toutes jambes. La neige est plus épaisse. Elle s’enfonce, elle trébuche. Les branches se brisent derrière elle. Ne pas s’arrêter. Elle se relève encore une fois. Tenir jusqu’aux troncs blancs et marrons. Elle pourrait presque déjà sentir la fumée de bois humide qui sort du toit d’ardoises de la masure. Si ce n’était son odorat engourdi. Comme tous ses membres. Elle a l’impression de faire du surplace, que ses efforts ne la font plus avancer, que son petit corps chaud et palpitant s’enfonce dans le sol dur, dans de la mousse devenue piquante par le gel, une mousse froide qui l’enveloppe, couverture râpeuse et tellement épaisse. Un linceul. Au village, au sortir de l’hiver on roule ainsi les morts dans de vieux tapis poussiéreux avant de les jeter au cimetière. Elle croit pouvoir encore y arriver.
Mais pourquoi ne le lui dites-vous pas ? Allez ! Vous voudriez lui crier « fonce ! », lui hurler dessus pour qu’elle avance, qu’elle se sorte de ce bourbier puant. Mais vous êtes aphone. Encore une fois. Témoin inutile, figé dans vos peurs d’enfants. Vous avez honte. Vous ne voudriez pas que la bête vous entende. Qu’elle change de cible, qu’elle se jette sur vous. Non, vous préférez laisser la pauvre petite se faire croquer. Car la bête affreuse vous terrorise aussi. Elle vous a toujours terrorisé.
Et alors, dans un saut formidable, les crocs infects viennent s’enfoncer dans la chair tendue du mollet de la minuscule silhouette. Muscles arrachés, fragile tibia brisé dans un craquement net, jets de sang vierge et grenat qui pulse sur le museau jouisseur du monstre vicieux. Le panier roule contre une pierre. Les griffes empoisonnées se plantent dans le dos, et labourent la mince cape rouge. La bête a les yeux révulsés du plaisir de l’ogre. Seule la viande humaine a sur elle cet effet. Elle se nourrit dans des grognements malsains et pourceaux. La jeunette est sans voix, sans cris, sans vie. Evanouie dans un torrent de neige rosée. Pas même agitée de soubresauts. A la lisière du petit bois de bouleaux. Elle y était presque. Le poil noir est couvert du sang pur. Force monstrueuse se roulant dans un petit corps dépecé. Mais personne ne peut le voir. A peine l’entendre. La nuit et le froid recouvrent la scène de leur pudeur givrée. Et déjà la bête repart. Elle porte le ventre lourd et l’œil vitreux de la jouissance repue. Elle disparait. Demain, au lever du soleil, la neige et la glace auront recouvert les restes du petit être vibrant de vie. La forêt ne rend pas ses corps.
Encore une fois, vous êtes sain et sauf. La lâcheté et la peur vous auront protégé. La bête a dévoré un autre corps que le vôtre. Être témoin de l’horreur, puis porter la culpabilité de l’immobile ce n’est pas si lourd finalement. Vous vous en sortez bien. Mais prenez garde, la bête ne vous oublie pas. Et si un jour, dans un rêve, poursuivi par le mal, le sol se fait spongieux sous vos pas et que la bête vous croque, n’oubliez pas qu’il y aura toujours un faible, un peu plus loin, caché derrière le rideau de ses certitudes qui vous observe, et qui vous laissera crever.
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