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Le centre commercial

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Jon Ho

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On s'était garés au 38e sous-sol du centre commercial pas pour le plaisir de se sentir étouffer mais parce que les 37 précédents affichaient complet. J'ai glissé un jeton dans la fente du chariot métallique et l'ascenseur nous a vomi au milieu de la foule, en plein dans ce que la jungle urbaine a de plus repoussant. L'organigramme de lianes et de constrictions sur 10 000 mètres carrés de champs de bataille. L'étreinte létale du monde moderne, le passage obligé pour tout citadin socialement intégré désireux de remplir son frigo et de nourrir ses placards le temps d'une promenade au milieu des fauves.

Hypnotisée par l'opulence et la diversité, la masse parcourait les rayons à la vitesse fastidieuse d'un chemin de pénitence. Des échelles étaient mises à disposition pour atteindre les articles des rayonnages les plus hauts. De grosses femmes y grimpaient au péril de leur équilibre et tentaient, dans des manœuvres suicidaires, de faire tomber la camelote dans les caddies 20 mètres plus bas pour s'éviter une redescendre trop audacieuse. Les morts étaient évacués par transpalettes et rendus aux familles à la sortie du magasin, dans une salle pieuse prévue à cet effet. Sur les murs de cette pièce des bougies étaient vendues à des prix sacrifiés. Il y avait aussi des bibles numériques, des osties à la chlorophylle pour croire en Dieu avec une bonne haleine, des catalogues de caveaux et d'excavations mortuaires, des fleurs en plastique et quelques chants religieux électroniques modernisés par les DJ à la mode.

Certaines échelles s'envolaient à plusieurs cinquantaines de mètres et ne rendaient possible l'obtention du Graal qu'après un bon quart d'heure d'escalade. C'était le prix à payer pour les objets les plus convoités comme le brûle graisse radioactif, l'appareil pizza kebab burger ou la télécommande à reconnaissance vocale. La mort était fréquente, inévitable, comme dans tout milieu hostile.

Les charpentes du centre étaient sillonnées par d'imposants drones au bourdonnement délateur. Une première sommation était clairement exprimée en 6 langues. Une seconde haussait le ton avec une sirène stridente et des lumières épileptiques. Si le voleur persistait ou tentait la fuite, l'engin de surveillance fondait sur lui tel un frelon asiatique et lui déchargeait 15 000 volts au travers du corps. Paralysé de douleur, le délinquant était conduit par les forces de l'ordre commercial dans une petite cabane en face des caisses où la justice était rendue en comparution instantanée. Dans cette pièce, les familles étaient autorisées et pouvaient profiter d'une réduction sur les meilleures éditions du code pénal, des avocats hologrammes, des oranges pour la prison ferme et quelques anxiolytiques vendus sans ordonnance.

Les prix, agressifs comme des assassins de comptes bancaires avec leurs codes aux longues barres de canines affûtées lorgnaient sans aucun scrupule nos porte flouze poreux. L'argent liquide, mélangé aux miasmes de nos consumérismes pavloviens, devenait spongieux et dégoulinait aux babines de nos insatiables pouvoirs d'achat.

Les rayons dégueulaient leur came selon la logique DLC de rotation des produits. Un genre de manège hypnotique. L'esclave de supermarché ramène les produits à la date courte vers le devant de la scène pour que l'esclave du caddie les renvoie en coulisse jusqu'à leur destruction à la javel, la même misère à jamais périmée, la même angoisse face à ce connard à chien qui tend cette main aux ongles non manucurés dans l'espoir vain et même vingt et un d'une p'tite pièce m'sieurs dam'...

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Ginette Vijaya · il y a
J'avais l'impression de sortir de mon supermarché après vous avoir lu . Je m'y rendrai désormais avec une assurance et après avoir souscrit à une clause multi-risques et obsèques .
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Jon Ho · il y a
Vous avez raison, il vaut mieux être prudent...
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Miraje · il y a
Il y a de la fourmilière dans cette agitation sous le contrôle d'un géant ...
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Jon Ho · il y a
Et ce géant agite sans arrêt des coups de pieds en plein dans la fourmilière
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Françoise Grand'Homme · il y a
Une caricature de la société de consommation.
je déteste ces endroits bondés, source de malaises pour moi.

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Jon Ho · il y a
Malaise, le mot est faible...
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Françoise Grand'Homme · il y a
Dans votre histoire, oui plus qu'un simple malaise, aussi grand soit-il.
C'est l'hécatombe.

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Jon Ho · il y a
On y est presque, c'est à peine exagéré
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Françoise Grand'Homme · il y a
Cela rejoint un peu l'idée de ce poème :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ya-plein-de-rien-1

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Stéphane Sogsine · il y a
C'est du solide... Il y a du Boris Vian en vous ....
attention, une coquille dans le deuxième paragraphe, un "redescendre" au lieu de redescente

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Jon Ho · il y a
Foutues coquilles. Merci pour la vigilance
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Nicolaï Drassof · il y a
Tout ce que j'aime ! Oh! la compétition consumériste ! oh! l 'alinéa sur les prix ! Allez donc vivre loin des villes polluées à ça, avec ce qui est juste nécessaire et lisez, respirez, lisez, respirez... une, deux!
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Jon Ho · il y a
J'aime tant mon bout de campagne
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Nicolaï Drassof · il y a
La campagne, c'est le corollaire, mais ça permet d'éviter tout ce qui fait l'objet de votre texte! Quand au moins on ne se rend pas en ville de son plein gré, en se plaignant que le centre commercial est bien petit !!!
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Oriel · il y a
Si tu vas voir du côté de "neutralité bienveillante", c'est inspiré du même endroit (je ne concours pas, donc c'est sans intention récupératrice de points)
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Jon Ho · il y a
Je vais aller lire ça
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Oriel · il y a
C'est juste une suggestion. Merci
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Saint Sorlin · il y a
Content de te lire Jon. Il vaut mieux faire ses courses au drive où sur internet.
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Jon Ho · il y a
Où dans des petite surfaces...
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Wandorfw · il y a
Yes tout à fait ça , il faut lire Ubik , le maître du Haut château et encore Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (CF Blade Runner)
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De l'Air ! · il y a
Miam, visite chaque samedi et dimanche, en famille nombreuse, de préférence ... Tu nous reviens en forme, Jon Ho
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Jon Ho · il y a
Ca m'a fait du bien cette petite pause. Les licornes en guimauve m'étouffaient
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Poiloche · il y a
D'accord avec Diorite pour l'ambiance Lucbessonnienne mais le style d'écriture correspond surtout à un certain Philip K. Dick de ma connaissance. (veuillez sortir les sels pour réanimer l'auteur qui risque un nervous break down suite à ce compliment) Bravo Jon Ho pour ce texte ! Je mets un jeton dans la machine infernale.
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Jon Ho · il y a
Je n'ai jamais lu de Philippe K Dick, je le connais juste de nom et de réputation.
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Poiloche · il y a
Alors lisez "Ubik" et je pense que vous ne serez pas déçu.
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Jon Ho · il y a
Merci pour le tuyau :)
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