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Le cartographe

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Georges Lauteur

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Kiwa était cartographe, comme son père. Il était encore jeune et se cantonnait à des tâches simples de copie. Un travail qu’il jugeait inutile, "comme à chaque génération" lui disait souvent son père.
Kiwa n'avait pas eu le choix. Personne n'avait le choix. La reproduction des métiers de père en fils était au cœur de la société. Ses amis étaient cultivateurs ou charpentiers, d'autre pêcheurs, médecins ou professeurs. Des métiers objectivement utiles. Il faut dire que Brume était une planète qui poussait à l'immobilisme. Une planète parfaite pour y vivre à un rythme indolent. La planète n'était que mer, plages et arches-ponts. Et brumes chaudes.
La mer était omniprésente, visible de partout. Il fallait s'enfermer dans une pièce aveugle pour ne pas la voir. Il y en avait très peu d'ailleurs, seulement pour certains métiers (les pauvres !). La mer changeait de couleur tout le temps, il n’y avait ni marée ni tempête, juste des ballets de brumes.
Sur Brume, il n'y avait pas de point élevé de plus de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Pas de point naturel connu. Seules les arches-ponts étaient plus hautes car construites par l'homme pour joindre les îles.
Brume n'était constituée que d'îles bordées par des plages. Des bandes de sable bordaient la mer, partout, avec de temps en temps quelques rochers bas. Et chacune des îles de Brume avait la même largeur, une soixantaine de mètres. Vingt mètres de plage, vingt mètres de zone centrale et vingt mètres de plage de l'autre côté. Les îles avaient toutes sortes de formes allongées, rectilignes, en arc de cercle, en zig-zag. De rares îles avaient des formes plus complexes comme une croix ou même un cercle, paraît-il.
Kiwa n'avait pas beaucoup quitté ses deux îles. Il habitait sur une arche-pont comme tous les habitants de Brume. Les zones centrales des îles étaient traversées par une route en terre et bordées de plantations ou d'ateliers pour les professions qui en avaient besoin. Les cartographes travaillaient sur les arches-ponts où ils habitaient. Kiwa n'avait jamais rencontré d'autre cartographe que son père. Son arche-pont s'appelait Circon-Luette du nom des deux îles qu'elle reliait. Circon avait une forme assez banale d'accent circonflexe mais Luette était une île rare, en forme d'esperluette, avec deux lagons intérieurs.
Luette attirait beaucoup de visiteurs des îles voisines car ses deux arches-ponts étaient voisines et ses deux lagons étaient une source d'admiration pour tous. Les deux arches-ponts étaient évidemment jalouses l'une de l'autre, comme si la jalousie était inversement proportionnelle à la distance. Cela n'empêchait pas les idylles. Kiwa avait épousé une jeune fille de Virgule-Luette, l'arche-pont en face. Ils s'étaient envoyés des signes d'une arche à l'autre. Sa femme était pilote de bateau-pêcheur et souvent absente pour plusieurs jours, mais cela ne gênait pas Kiwa. Seul comptait leur travail, comme pour tous les habitants de Brume. Ils avaient naturellement eu très vite deux enfants, un garçon et une fille, futurs cartographe et pilote de bateau-pêcheur.
Kiwa n'avait pas vu le temps passer. Il avait été apprenti de son père puis, lorsque celui-était parti coanguler, il était devenu maître. Lorsque son fils était né, il l'avait vite enrôlé comme apprenti. Et maintenant il attendait l’appel pour partir coanguler à son tour. Ce serait un matin, comme toujours. Les pilotes de bateau-pêcheur partaient seuls et voguaient vers le large pour se perdre dans la brume. Les professeurs marchaient jusqu'à épuisement le long des zones centrales.
Les cartographes, eux, partaient coanguler. Ils parcouraient le monde d'île en île pour cartographier la planète. Ils marchaient, ils traçaient des cartes, et s'ils rencontraient un cartographe ils lui transmettaient leurs cartes et continuaient leur chemin jusqu'à épuisement.
La collection de cartes de Kiwa était importante. Ses ancêtres avaient rencontré plusieurs cartographes de passage et Kiwa en avait même vu un une fois quand il était petit. Un homme hirsute au regard halluciné qui s'était enfermé avec son père une nuit entière. Son père n'avait plus jamais été pareil après cette nuit-là. Mais Kiwa était intelligent. Il savait que sa tâche était impossible. Cartographier Brume et ses millions d'îles ? Trouver tous les nœuds, ces îles qui possédaient plus de deux arches-ponts ?
Alors, le matin où la femme de Kiwa entendit l'appel du départ, il la persuada de transformer son bateau. Ils travaillèrent un mois pour l’équiper, prirent suffisamment de provisions et partirent au large. La femme de Kiwa était sereine, car le large était son destin. Mais Kiwa était très agité. Quitter les plages et ne plus voir les îles était inimaginable pour lui. Mais il sentait que c'était ce qu'il devait faire. Ils partirent de la grande boucle de Luette, celle qui donnait sur le grand large. Aucune île n'était visible à l'horizon. Seulement des filets de brume.
Le voyage fut long. Ils voyaient de rares arches-ponts entre les brumes. Sa femme mourut très vite. Elle n'avait pas pu supporter l'absence du corail qui bordait les îles. Elle se glissa une nuit dans la mer pendant que Kiwa dormait. Cela ne dérangea pas Kiw, ils s’étaient tout dit. Et il avait eu le temps d'apprendre le maniement du bateau.
Ses provisions étaient presque épuisées lorsqu'il arriva sur une île toute droite, derrière un mur de brumes. La plus longue qu'il ait jamais vue. Il laissa le bateau sur la plage et arriva sur la zone centrale. Elle était vierge de toute trace humaine. Pas de route. Pas de construction. Juste des arbres et de la nourriture à profusion. Au centre, un sentier tracé par des animaux zigzaguait entre les arbres.
Kiwa choisit un côté au hasard, le droit, et il marcha. Il traçait sa carte au fur et à mesure, grâce à ses instruments. Chaque soir, il vérifiait ses tracés. Très vite, il dût se rendre à l'évidence. Cette île était inconnue de lui, et de toutes les générations qui l'avaient précédé. Elle était parfaitement rectiligne. Aucune trace humaine. Jamais. Même les brumes semblaient différentes.
Kiwa marcha cinquante ans.
Il avait trouvé, en bon cartographe, de quoi fabriquer des crayons et du papier. Sa carte était lourde à porter maintenant.
Kiwa était heureux d'avoir découvert cette île. Il souhaitait maintenant transmettre sa carte à un autre cartographe, mais il n'avait vu personne.
Lorsqu'il vit le bateau sur la plage, son cœur bondit. Enfin une trace humaine ! Kiwa ne marchait plus aussi vite à ce moment. Il s'était même fabriqué une paire de béquilles. En voyant le bateau, il redoubla d'énergie.
Il reconnut le bateau, naturellement. Le sien, celui qui l'avait amené ici. L'île faisait donc le tour de Brume. Le bateau n'avait pas pourri. Mais il était trop fatigué pour s'en servir. Il glissa toutes ses cartes et ses outils dans le bateau, bien protégés par des feuilles cousues. Puis il le poussa avec difficulté à l'eau. Le bateau voguerait au hasard. Peut-être rencontrerait-il un cartographe ?
Puis Kiwa revint dans la zone centrale. Il y construisit un abri. Il attendrait ici. Au moins, il ylaisserait un signe humain sur cette île. Sa maison n'avait qu'une ouverture, tournée vers l'autre côté. Celui qu'il n'avait pas exploré. L'autre mer.
Aucun cartographe ne vint du vivant de Kiwa, ni d’un côté, ni de l’autre. Aujourd'hui cette maison est tombée en poussière. La grande île est vide, cette île où les brumes omniprésentes glissent en sens opposé sur chacune des deux plages. La carte de Kiwa n’a pas été trouvée.
Cartographe, un métier bien inutile en effet, sur Brume.

PRIX

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Yasmina Sénane · il y a
C'est original !
Apprécierez vous mon tanka "Vol en parapente" en lice pour le prix Short paysages ?

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Fabienne Pigionanti · il y a
Belle imagination, a voté ! Je vous invite sur la brume passionné et empoisonne.!
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Richard Laurence · il y a
Je vote pour l'originalité et la richesse de l'univers que vous êtes parvenu à créer : cette planète très bleue avec ses arches-ponts, ses brumes et ses lagons m'a beaucoup séduit, de même que son organisation sociétale en "corporations familiales". Dommage que votre histoire finisse en queue de poisson ! Vous avez un vrai talent de cartographe de l'imaginaire. Mais, vous le dites vous-même, c'est un métier inutile, du moins lorsqu'il n'est pas relayé par les autres corps de métier de la fonction écrivain que sont, par exemple, la narration et la construction des personnages. Il doit pourtant se passer des histoires incroyables sur cette planète Brume et je suis sûr que vous les découvrirez en creusant un peu du côté de la psychologie des personnages : de quoi rêvent-ils, de quoi ont-ils peur, etc ? Par exemple, quand vous écrivez, à propos de votre héros, que ça ne le dérange pas de découvrir que sa femme s'est suicidée, on comprend que votre personnage n'est qu'une coquille vide : vous avez oubliez de lui donner une âme ; )
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Georges Lauteur · il y a
Oui pour l’epaisseur des personnages. Ce monde me séduit et j’aimerais le développer. Ses personnalités, ses fatalités, ses histoires. Je crois qu’il comprend des âmes aussi mais il me faudra du temps pour en faire un roman d’âmes, sans la contrainte des signes. En attendant, au lecteur de peupler ce monde. Et merci pour votre commentaire qui me touche et qui me stimule.
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Richard Laurence · il y a
Super! Je suis content que mon commentaire aie pu vous être utile. Et je suis d'accord sur le fait que cette contrainte de signes nous oblige à faire des sacrifices. Si cela vous intéresse de jeter un œil à mon texte, qui se passe aussi dans un autre monde, vous verrez que j'ai fait exactement l'inverse : j'ai développé l'intrigue et (un peu) la psychologie des personnages mais j'ai dû sacrifier la description de l'univers, à mon grand regret !!
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre originale et bien réussie ! Mes votes ! ***Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Cartographe, c'est tout un pan de rêves qui s'ouvrent. Mes voix. Si vous le souhaitez mon univers vous est grand ouvert.
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Sylvie Talant · il y a
De l'utilité des cartographes.
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Georges Lauteur · il y a
Un sujet à discuter longuement
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Mjo · il y a
Beaucoup de mystères dans ce récit qui fait voyager et bien différencier la carte et le territoire. Mes voix
Je vous invite à découvrir mon TTC: Perdu dans la brume"

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Georges Lauteur · il y a
oui, la carte et le territoire... et l'explorateur-cartographe
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Arlo · il y a
Original et parfaitement abouti. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* en finale du prix hiver catégorie poésie. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Georges Lauteur · il y a
Merci pour l'aboutissement
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Raphaël · il y a
Il y a là des idées qui me plaisent. Cartographe, découvreur de monde, j'aurais aimé ce métier là.
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Georges Lauteur · il y a
Il suffit de trouver la bonne planète...
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