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Le carré des enfants nés sans vie

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Philippe Ribaud

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Le temps, un véritable temps de Toussaint brouillardeux et froid me guidait en un sens. Les crassiers, vestiges de l’époque minière, disparaissaient vers l’horizon.
Le hasard me conduisit dans le carré musulman ; je m’y sentais bien avec ces sépultures bien loin d’être ostentatoires tout en me remémorant une visite que j’avais faite dans le carré chrétien d’un cimetière en banlieue de Tunis tel un juste retour des choses.
Inscrit dans ce carré il était un carré plus petit ; le brouillard m’avait entouré et je m’approchais d’une plaque de laiton fixée sur une planche en forme de bulbe.
SAÏD 22/11/2012 ENFANT NE SANS VIE.
A côté un autre enfant né sans vie, puis un autre, puis un autre encore ; toute une file qui s’en allait dans la brume.
Je crois que je suis resté figé une minute ou deux jusqu’à ce qu’une douce voix de chibania me sollicite.
« Tu as vu ? C’est le jardin du souvenir ici. Eux ils n’ont pas eu le temps d’en avoir des souvenirs. Tu as l’air triste ; faut pas être triste. Nous avec notre petit garçon, on peut dire qu’on a eu de la chance... Oui, on peut le dire...

Comme je ne m’étais pas retourné, je n’avais pas vraiment regardé cette femme qui ne pouvait être pour moi qu’une brave grand-mère et, comme elle s’était mise à marcher, sans plus de formalités, il me sembla de bon ton de la suivre afin de connaitre la suite de cette phrase restée en suspens dans l’air humide.
Juste le temps de noter que ses chaussures, ou plutôt ses pantoufles- babouches, dissonaient sur le gravier en raison d’une légère claudication.
Pendant un temps j’ai dû cheminer à quelques pas, en silence mais à portée de voix et au moment où je la rejoignais dans l’allée étroite, elle reprit simplement ses pensées plus que son discours.

C’était alors un écheveau de mots mis sur des sentiments mêlés, que je devais remettre en ordre pour ne pas la trahir.
C’est ainsi que j’appris que, pour elle, la chance était que l’enfant était atteint d’une très grave déformation et que c’était donc finalement une chance qu’il n’ait pas survécu.
Qu’Aïcha (elle m’avait donné son nom entre deux autres informations entrecroisées) résidait alors en région Parisienne et que les crématorium et cimetière de Thiais étaient, en quelque sorte bien équipés pour ce genre de décès.
Il me fut précisé que fort opportunément la loi venait justement, à l’époque, de réduire le délai légal de 22 semaine SA à 15 semaine SA, sinon ça n’aurait pas été possible et que ceci constituait bien là une seconde chance.
Tout n’était pas utile mais si les phrases que prononçait Aïcha n’étaient pas d’une syntaxe très léchée, les mots savants étaient par contre cités de façon appropriée ; elle m’avait dit qu’elle n’était pas allée à l’école mais qu’elle savait bien écouter quand c’était important.
Tout au plus aurais-je pu noter un « jirispridence » moins convenu.

Comme l’allée se resserrait et voulant continuer à cheminer de conserve j’enjambais un petit tertre sans inscription, en bredouillant une excuse mentale, ce qui me permis, du coin de l’œil, de la voir un peu mieux...
La luminosité incertaine ternissait les couleurs et le teint. Tout était cireux et pierreux. Les couches de vêtement qui la dissimulaient auraient aussi bien pu être de brocard au soleil ; ici il n’en était plus rien.
Son nez m’était familier, il ressemblait à celui de ma propre grand-mère, les lèvres étaient rouges, je ne sais par quel artifice.
Rien de spécial en fait ; une vieille femme arabe, qui avait été une jeune travailleuse migrante et qui devait partager une très maigre retraite et désapprouver la version de Ya Raha chantée par Rachid Taha et être désorientée par les idées de révolte et de luxe de ses petits-enfants.

- Mon petit n’est pas là, me dit-elle, tu sais là-bas (un là-bas souligné d’un geste vague) ; ils mettent les cendres de l’enfant dans un médaillon, il n’y a vraiment pas beaucoup de cendres. Ils ont dit que c’est parce que les os ne sont pas calcifiés...Moi, avec mon arthrose, ça sera tout le contraire.
- Et puis ils te vendent une place au jardin des lumières pour cinq ans ; pas plus. Nous c’était il y quinze ans, alors, après... avant j’étais à Lyon, alors depuis cinq ans je viens ici ; même si ils ne mettent pas le bon calendrier... »

Elle était bien essoufflée et s’arrêta devant une tombe ; justement celle du petit Saïd que j’avais vue en premier. Pour la première fois, elle me regarda vraiment ; ses yeux étaient d’un bleu fatigué :
- C’était le nom de mon petit, alors je viens là.
D’une poche dissimulée elle sortit un médaillon ; je ne posai pas de question.
Elle l’examina en hochant la tête puis le rangea, pour ressortir habilement, dans un même mouvement de tissus feutré ce qui me sembla être une boîte à Khôl berbère mais s ‘avéra être une fiasque.
- Tu sais, je viens d’un pays où on a toujours fait du vin et où on faisait avant des poèmes pour les femmes et le vin, et puis alcool, c’est bien un mot arabe, non ?
- Dis, tu t’y connais en « Viski » ? (J’avais compris depuis longtemps qu’elle n’attendait pas de réponse)
- Moi non, je ne bois pas, c’est pas permis, mais j’ai pas pris le moins cher.

Elle posa la fiasque avec soin dans la terre après l’avoir ouverte et agitée en un lent mouvement circulaire. Elle se pencha un peu, avec quelque difficulté, en agitant la main au-dessus du goulot.
Se relevant, avec l’aide d’une main sur la hanche pour faciliter la bascule, elle me dit avec beaucoup de solennité et sans le moindre accent.
- Bled-blended...la part des anges – pour tous ces petits... »
Elle tourna lentement les talons et s’éloigna vers l’entrée comme si elle sortait de scène ; comme une disparition.

Voilà pourquoi, aujourd’hui, lorsque je me verse un Single Malt de 18 ans d’âge, calé dans mon fauteuil de cuir vieilli, je regrette profondément de ne l’avoir jamais revue
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle histoire teintée de tristesse, bien écrite.
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