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Qualifié

C’est à peine si l’on distingue le camion blanc du manteau neigeux qui recouvre la ville.
Trois jours que tombe sans discontinuer l’opaque poudre, tapissant la chaussée d’une couche épaisse chargée de boue dès qu’une rare voiture vient à s’aventurer dans la cité. Le trottoir est immaculé, seule une allée étroite mène les plus audacieux vers le hayon du véhicule. Un ruban verglacé de neige tassée par les lourdes chaussures de saison.
De ma fenêtre calfeutrée j’assiste à l’insolite spectacle. Un ballet en évolution. Personne sur scène, et d’un coup, ils sont tous là, qui trépignent en file indienne, surtout des jeunes. Les garçons soufflent dans leurs mains bleuies quand ils ne protègent pas leurs comparses de leurs doigts engourdis, offrant un bien-être diffus dans le corps et du réconfort jusqu’au tréfonds de l’âme. Certains claquent des dents, frappent du pied le sol glissant pour combattre l’appréhension, en quête d’une onde chaleureuse.
Dans l’ensemble ils sont bien mis et leur aspect laisse à penser qu’ils mangent à leur faim. Je ne comprends pas ce qu’ils fabriquent dans ce froid mordant. Ils entrent un à un dans l’habitacle, parfois j’en vois deux qui enjambent de concert la haute marche. Puis, avalés par le véhicule, ils disparaissent pour ressortir une vingtaine de minutes plus tard. La tête haute, ils sont plutôt joyeux.
Je ne sais à quel trafic ils s’adonnent.
Le camion est figé sur le bas-côté de la rue, au sein d’une ville ankylosée à jamais assoupie. Seuls ces hommes et ces femmes animent un paysage pétrifié pour l’éternité. Ville-fantôme d’un autre âge, soudain sortie des limbes par une communauté des temps modernes. Une secte peut-être.
Le silence ouaté, quasi solennel, se fend parfois d’un brouhaha ou de rires en cascades. Au moins ils ne souffrent pas. Et pour moi le mystère s’épaissit à l’aune de la chape qui continue d’écraser la ville.
J’essuie la buée de ma vitre d’une manche impatiente lorsque je ne parviens plus à les distinguer. Je note les heures creuses dont je profite pour vaquer mais bien vite je reprends mon poste de vigie. Le rythme des arrivées diminue et je m’accorde un en-cas, le flot grossit et je cale le coussin de ma chaise pour ne pas rater une miette de l’intrigue. J’ai éteint la télévision afin d’éviter toute distraction inutile, jusqu’à mon feuilleton qui m’ennuie. Et le chat miaule de faim.
L’envie me taraude de contacter les autorités. Signaler les événements louches dont je suis le témoin fidèle. Alors je cherche les mots dans mon esprit surchauffé et me raisonne, ne sachant par où commencer mon récit. Le temps que je dresse la liste de mes observations, l’angoisse m’étreint à nouveau le ventre. Je colle mon œil au carreau, fais des comptes, rassurée de dénombrer à la sortie autant d’âmes que j’en ai vu entrer.
Mais peut-être sont-ils en danger, aux prises avec un dangereux maniaque. Dans le journal, on lit des faits divers qui font frémir. Tellement d’horreur dans la perversité. L’imagination des hommes est sans borne.
Alors j’ose une pensée douteuse. Si jamais entre les quatre tôles de ce camion il se passait des choses que la morale réprouve. Toute cette jeunesse, dépravée, je ne peux le croire. À moins qu’on ne les oblige. Un gang de malfrats, un réseau peut-être. Ou encore la faim qui les pousserait à vendre leurs corps. On vit dans un drôle de monde.

Ce matin le temps est au redoux, la neige commence à fondre.
Le camion a quitté la place, abandonnant sur le bitume un large rectangle anthracite.
J’allume la radio et fais griller mon pain. Dans la cuisine, un arôme de chicorée amère.
Le journaliste remercie la population, des jeunes surtout, qui ont spontanément offert leur sang suite à un grave accident de la circulation. La collecte a permis de sauver de nombreuses vies.
Je l’avais bien dit, il y a quand même des braves gens.

PRIX

Image de Été 2019
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Thara · il y a
Pas d'inquiétude en perspective, une mauvaise intuition peut être faire gambader l'imagination...
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Isabelle Lambin · il y a
Une chute positive qui fait plaisir
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Virgo34 · il y a
Du suspense, jusqu'à la chute inattendue.
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Alain.Mas · il y a
L'imagination se plaît à nous duper.
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Flore · il y a
Ce camion blanc, quelle énigme, si bien contée, que j'essayais de trouver des réponses...mais j'étais loin de la chute...Bien trouvée, bravo...et cette soirée enneigée rend le récit encore plus prégnant.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Flore, pour tous vos commentaires sympathiques !
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Abi Allano · il y a
Quel suspense! Et la chute est amusante.
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De margotin · il y a
J'aime beaucoup
Je vous invite à découvrir à la belle étoile

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Jean Calbrix · il y a
La déclaration : "Je l'avais bien dit..." fait sourire ! D'aucun ont une mémoire ultra-courte ! Bravo, Chantal ! +5
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Jean !
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Samia.mbodong · il y a
L’humain à plus d’amour à donner que les fakes news des médias voudraient nous faire croire
Bravo et merci je soutiens.

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Zouzou · il y a
Une imagination que j'aimerais avoir...mes voix , Chantal
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